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60001 331 OE
I
LE CARDINAL
DE BÉRULLE
TARIB. — IMPRIMB €UBK BOMATKMTRK kT DtlKitX 1».
m CARDINAL
DE BÉRLIXE
SA VIK, SKS ÉllKlTS. SON ÏKMI'S
M. NOURRISSON
IVuifssi'ur <li> l'hilosoi iiif a lu Kai'ulti* des Lettn-
•i.' CaTUioiit.
PARIS
DIDIER ET r>, LIBRAIRES-BDITErRS
QUAI DKS GRANns-AiarsriNs, 85.
J/4^ ùx i^f
- IMPBIMB CHEZ BONATKNTirRK M bl'lK«>< U-
LE CARDINAL
DE BÉRUI.LE
SA VIE, «KS ÉCRITS, SON TEMPS
F.VK
M. NOURRISSON
!*roies>»our di* l'hilosoflnn à la Faculté des Lettres
(1er Clermoijt.
PARIS
DIDIER ET C^ LIBRAIRES-HDITEURS
gUAI PHS GRANDS-AX;fHJSTINS, 35.
1856
R«:-ervc de loii^ droiU
i/ù ix Jjf • ^
I
\»\. .••i
Nous avons dû toucher, dans ce court
écrit, aux questions les plus ardues de
religion, de droit public, de philoso-
phie. Au demeurant , nous ne regrettons
pas une telle nécessité. Car nous sommes
du moins soutenu par la conscience de
n'avoir pas, un seul instant, perdu de
vue que l'histoire est une école de res-
pect et de vérité.
On manque à la vérité de l'histoire
par le silence, rexagêration, le dégui-
sement.
On manque au respect de Thisloire,
lorsqu'on n'y cherche qu'un thème de
déclamation, qu'une occasion de déni-
grement, qu'un prétexte de raviver les
rivalités, les oppositions, ou les haines.
Pour éviter ces mortels écueils , il
suffit, d'ailleurs, ce semble, d'une droite
et ferme intention. Nous osons croire
qu'elle ne nous a pas fait défaut.
15 août WôO.
INTRODUCTION
Râle moral-politique des Ordres religieux. — Leur renais-
sance. — Leur avenir. — L'Oratoire. — Le Père de Bérulle.
—Son portrait. — Ses œuvres recueillies par le P. Bour-
going.— Ses biographes.
L'histoire des Ordres religieux en France
se lie d'une manière étroite à Thistoire de la
civilisation. C'est par eux que la tradition des
arts s'est perpétuée, que le goût des lettres a
survécu, que les sciences et la philosophie
elle-même ont subsisté. Nous leur devons
ainsi la meilleure part de l'héritage intel-
lectuel dont nous sommes si fiers, t Les
religieux, écrivait le dernier des solitaires
illustres, l'abbé de Rancé, étaient des anges
4 LE CARDINAL DE BÉRULLÏ.
qui protégeaient les Étals et les Empires par
leurs prières; des voûtes qui soutenaient la
voûte de TÉglise; des pénitents qui apai-
saient par des torrents de larmes la colère de
Dieu; des étoiles brillantes qui remplissaient
le monde de lumière *. » Voltaire lui-même
ne fait pas difficulté de Tavouer : « Le peu
de connaissances qui restait chez les Barbares,
dit-il^, fut perpétué dans les cloîtres. Les
Bénédictins transcrivirent quelques livres.
Peu à peu il sortit des cloîtres plusieurs inven-
tions utiles. D'ailleurs, ces religieux culti-
vaient la terre, chantaient les louanges de
Dieu, vivaient sobrement, étaient hospita-
liers; et leurs exemples pouvaient servir à
mitiger la férocité de ces temps de barbarie. »
Mais outre ce rôle moral, que personne ne
songe plus à contester, les Ordres religieux ont
rempli un rôle politique, qui n'a pas eu moins
* De la sainteté des devoirs de ht vie monastiqtie.
« Essai sur les mœurs, ch. cxxxii.
INTRODUCTION. 5
d*importance. Car ils ont été, avec TÉglise,
les protecteurs des faibles tout ensemble
et les supports de Tautorité, enseignant aux
princes la pratique de la justice, aux peuples le
respect du pouvoir, inculquant aux royaumes
de la terre les maximes du royaume des cieux.
C'est pourquoi, lorsque les mœurs adoucies,
policées, ont témoigné qu'insensiblement s'était
faite l'éducation des esprits, et que, passant
des gouvernants aux gouvernés, la souveraineté
n'a plus eud'autre origine que la volonté natio-
nale, on les a vus disparaître du sol, comme si
leur tâche se trouvait terminée. Aussi bien,
insensiblement de même, par le dégagement
du luxe et la perte des richesses, toute dis-
tinction entre le clergé régulier et le clergé
séculier ne s'est-elle pas évanouie?
Aujourd'hui cependant les Ordres religieux
s'efforcent de renaître. Faut-il applaudir à
cette tentative comme à un intelligent effort,
destiné à conjurer quelque grand péril? Ou
6 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
n'y a-t-il là qu'un élan généreux, mais sans
portée; un caprice pieux de quelques âmes
d'élite; pour tout dire en un mot, un anachro-
nisme suggéré à la fois par le dévouement et
par l'inquiétude?
Sans doute la nation n'a plus besoin de
défenseurs officieux et qui plaident sa cause.
La France, en effet, n'est-elle pas émancipée?
N'a-t-elle pas conquis des droits imprescrip-
tibles? Mais il lui est du moins nécessaire d'être
protégée contre elle-même, et c'est là, selon
nous, l'éminent service que peuvent être ap-
pelés à lui rendre les Ordres renaissants.
Oui , nous avons besoin d'être protégés
contre nous-mêmes. L'égoïsme le plus profond
nous dévore ; il importe qu'on y oppose un vi-
vant exemple d'obéissance et d'abnégation. La
fièvre des jouissances, la soif de l'or nous tra-
vaillent plus qu'elles n'ont fait en aucun temps,
et, à entendre les discours qui se répètent, il
semble que nous soyons arrivés à cette époque
INTRODUCTION. 7
d'abaissement que prédisait Bossuet, « où Ton
tiendrait tout en indifférence excepté le plaisir
et les affaires \ » Il importe qu'on oppose à
ces symptômes de décadence la salutaire pra-
tique du détachement et de la pauvreté. Enfin,
les âmes se sentent désolées par le scepticisme
et parle vide; les croyances s'abolissent, et,
l'intérêt devenant l'unique lien entre les
hommes^ l'État mal assuré subit toutes les
variations de cet intérêt même. Il importe
d'opposer à cette mobilité ruineuse la digue de
principes qui ne changent pas ; il est urgent
de ranimer la charité dans les cœurs, et, dans
les esprits le respect d'une religion qui leur
impose, les maintienne et les dirige. Tel est
le rôle, politique et moral, qui paraît dévolu,
parmi nous , aux Ordres religieux. Ce n'est
pas tout. Les Ordres religieux n'ont-ils pas
constamment réalisé, ou du moins poursuivi
* Bossuet, édition de Poissy, 1 845, t. tu, p. 200, deuxième
sermon pour le deuxième dimanche de TA vent.
8 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
Talliance, présentement si désirable et si
désirée, de la doctrine et du dogme, de la
science et de lafoi? Et par conséquent ne sont-
ils pas merveilleusement propres à intervenir,
en médiateurs désintéressés, entre les sectateurs
aveugles du xviii* siècle, et les partisans at-
tardés du moyen âge? Les Ordres religieux
peuvent donc, subvenant à d'autres nécessités
par d'autres ressources, être de nos jours ce
qu'ils ont été autrefois, les promoteurs des
idées qui sauvent les sociétés et du progrés
qui les ennoblit.
D'ailleurs, si ce fut longtemps une conso-
lation pour le genre humain qu'il y eût des
asiles ouverts à tous ceux qui ne convenaient
pas au monde , ou à qui le monde ne conve-
nait pas, désormais de semblables abris sont-
ils devenus inutiles contre les infinies tristesses,
nous ne disons pas seulement de la vie publi-
que, mais encore et surtout de la vie privée ?
Aussi n'est-ce pas avec indifférence ou dé-
INTRODUCTION. 9
fiance que nous voyons les congrégations
d'hommes se rétablir en France , ou s'y pro-
pager. L'Église a souvent été comparée à un
arbre mystique qui abrite l'humanité de ses
rameaux. Cet arbre aujourd'hui reverdit et se
pare d'un feuillage protecteur. Peut-être de
nouveaux hivers le viendront-ils dévaster ; ce-
pendant la sève qui l'anime circule abon-
dante, féconde, inépuisable. En eflet, tandis
que la Compagnie de Jésus se perpétue, parce
qu'elle sait, suivant le précepte de saint Paul,
s'accommoder aux temps, les Bénédictins con-
tinuent à Solesmes les doctes travaux de leurs
devanciers; les Dominicains enflamment de
leur ardente parole les populations du Centre
et du Midi; les Eudistes subsistent dans un
coin de la Bretagne, ignorés, mais non pas
impuissants; les Lazaristes, les Pères Maristes,
les prêtres de Picpus et des Missions étran-
gères, ne cessent de se signaler par leur hé-
roïsme; les Capucins reparaissent, qui se vouent
i LE CARDINAL DE BÉRULLE.
à l'assistance des pauvres ; les Frères de la
doctrine chrétienne donnent aux enfants du
peuple cette éducation première qui n'est pas
moins nécessaire aux âmes que l'air et la cha-
leur aux corps; les Trappistes et les Chartreux
enseignent au monde ce que valent la péni-
tence, la méditation, le travail. Voici enfin qu'à
Paris, sous le nom d'Oratoire de l'Immaculée
Conception y un nouvel Oratoire est fondé où se
pressent des maîtres habiles, des prêtres vé-
nérés, des jeunes gens dans la fleur de l'âge,
du talent et de l'espérance.
Évidemment il ne nous appartient pas de
dire comment l'Oratoire du xix® siècle se rat-
tache à l'Oratoire du xvii* siècle. Que les res-
taurateurs de l'institut prennent la parole;
c'est pour eux un devoir qu'apparemment ils
ont à cœur ; c'est aussi pour eux un droit, sur
lequel nous n'aurons garde d'empiéter.
Mais au moment où l'existence du nouvel
Oratoire se révèle par la haute piété de ses Pè-
INTRODUCTION. i 4
res, la profondeur de leur savoir, Téclat de leur
parole , la réputation de leurs écrits , il nous
sera permis sans doute de rappeler ce que fut
l'ancien Oratoire, qu'ont célébré Voltaire et
Bossuet, et vers lequel nous attirent sa droi-
ture de sens , sa probité de conduite , son
esprit libéral et conservateur.
t Les Pères de l'Oratoire de France, disait
Voltaire \ sont différents de tous les Ordres.
Leur congrégation est la seule où les vœux
soient inconnus, et où n'habite pas le repentir.
C^est une retraite toujours volontaire. Les ri-
ches y vivent à leurs dépens, les pauvres aux
dépens de la maison. On y jouit de la liberté
qui convient à des hommes. La superstition et
les petitesses n'y déshonorent guère la vertu. »
Bossuet avait , bien auparavant et bien au-
trement, célébré dans son magnifique langage
cette Compagnie et son fondateur. « En ce
i Essai sur les mœurs, ch. cxxxix.
M •* LE CARDINAL DE BÉRULLB.
temps, Pierre de Bérulle , homme vraiment
illustre et recommandable, à la dignité du-
quel j'ose dire que même la pourpre ro-
maine n*a rien ajouté^ tant il était déjà
relevé par le mérite de sa vertu et de sa
science, commençait à faire luire à toute
rÉglise gallicane les lumières les plus pures
et les plus sublimes du sacerdoce chrétien et
de la vie ecclésiastique. Son amour immense
pour rÉglise lui inspira le dessein de former
une Compagnie à laquelle il n*a point voulu
donner d'autre esprit que Tesprit même de
rÉglise, ni d'autres règles que les canons, ni
d'autres supérieurs que ses évêques, ni d'au-
tres liens que sa charité, ni d'autres vœux so-
lennels que ceux du baptême et du sacerdoce.
Là une sainte liberté fait un saint engagement;
on obéit sans dépendre; on gouverne sans com-
mander ; toute l'autorité est dans la douceur,
et le respect s'entretient sans le secours de la
crainte. La charité, qui bannit la crainte, opère
INTRODUCTION. 4 3
un si grand miracle; et sans autre joug qu'elle-
même , elle sait non-seulement capliver, mais
encore anéantir la volonté propre. Là, pour
former de vrais prêtres, on les mène à la source
de la vérité; ils ont toujours en main les saints
livres pour en chercher sans relâche la lettre
par Tétude , Tesprit par Toraison, la profon-
deur par la retraite, refficace par la pratique,
la fin par la charité, à laquelle tout se ter-
mine, et qui est l'unique trésor du christia-
nisme ^ i
Admirable institution en effet que l'Ora-
toire de Jésus! Fondé en 16H, supprimé
en 1790, il n'a pas duré deux cents ans, et
pourtant que de bienfaits il a répandus et que
de noms célèbres il a produits ! 11 est vrai que
le P. Quesnel Ta compromis^ en devenant le
coryphée du jansénisme. 11 est vrai que des
hommes tels que Fouché et Billaud-Varenne
* Bossuet, t. XI, p. na, Oraison funèbre du P. Bout-
H LE CARDINAL DE BBRDLLE.
l'ont déshonoré par l'apostasie ou par le
crime. Mais la Compagnie tout entière doit-
elle être enveloppée dans le discrédit qui s'at-
tache à quelques-uns de ses membres? Et
peut-on oublier un orateur aussi éloquent que
Massillon, un prédicateur aussi persuasif que le
P. Lejeune ou aussi véhément que Mascaron, un
philosophe aussi platonicien que Malebranche,
un historien aussi consciencieux que le P. Le-
iong, un érudit aussi consommé queThomassin
ou Goujet, des professeurs aussi éclairés et aussi
courageux que Gibieuf, de Labarde, Bernard
Lami, André Martin ou le P. Roche ; enfin des
personnages aussi saintement vertueux que le
furent tous les généraux de l'Oratoire, depuis
le P. de BéruUe et le P. Bourgoing, jusqu'aux
pp. Sénault, Sainte-Marthe, de la Tour, de la
Valette, de Muly et Moisset, et jusqu'au succes-
seur immédiat de BéruUe, cet aimable P. de
Gondren, t dont le nom inspire la piété, dont
la mémoire toujours fraîche et toujours ré-
OmODUCTlON. i 5
cente, est douce à TÉglise comme une com-
position de parfums ^ »
Si nous en avions le loisir, nous nous plai-
rions à retracer, comme dans une galerie, les
images de ces Oratoriens illustres. Ce ne serait
pas uniquement écrire des monographies ; ce
serait passer en revue des œuvres considé-
rables, discuter des travaux qui ont fait pour la
cause de la bonne philosophie autant que pour
la défense de la religion, tirer de Toubli des
hommes et des choses qui méritent qu'on les
connaisse.
Aujourd'hui nous essayerons du moins d'es-
quisser le portrait de Pierre de Bérulle, du
cardinal éminent qui fraya à l'Oratoire sa voie,
et qui, dans le silence du cloître ou le tumulte
des cours, sut toujours être doux, sans cesser
un seul instant d'être fort. Force et douceur
ce furent là en effet les qualités distinctives du
» Bossuet, t. n, p. 176, Oraison funèbre du P. Bour-
going.
46 LB CARDINAL DE BÉRULLE.
caractère de Bérulle, et ce$ traits de son génie
se reflétaient complètement sur son visage. Un
front haut et développé, un gros nez, de grosses
lèvres revêtues de la moustache habituelle
alors même aux prêtres, des yeux en saillie,
et à tous ces signes extérieurs qui dénotent la
vigueur du tempérament et de l'esprit, se mê-
lant, par un heureux accord^ un air de man-
suétude, de calme et de réflexion, telle est la
description fidèle de la gravure que nous avons
sous les yeux *. On y reconnaît cette vive et
imperturbable intelligence qui est le propre
des polémistes, cette ardeur de volonté qui
appartient aux fondateurs d'Ordres et aux
politiques, et, en même temps, cette bénigne
douceur et ces reflets d'une piété céleste qui
conviennent à un écrivain sacré et à un apôtre.
Bérulle fut tout cela.
Quelques années après sa mort, un des
^ Gravure de Moncornet, de Técole de Morin.
INTRODUCTION. 47
hommes qu'il avait le plus affectionnés, le
P. Bourgoing , publiait les œuvres de son
maître en les faisant précéder d'une épître à la
reine-régente, et d'une préface aux prêtres de
l'Oratoire.
« Madame, disait Bourgoing à la reine-
mère, je ne puis douter que cet ouvrage que je
présente à Votre Majesté ne lui soit agréable,
puisqu'elle a estimé l'auteur pendant sa vie,
et l'a toujours honoré des témoignages de sa
bienveillance. » Le P. Bourgoing prenait de là
occasion d'entamer l'éloge de Marie de Médi-
cis, panégyrique curieux par le pédantisme *,
^ « Uempereur Alexandre , par la bonne instiiulion de sa
mère Mammée, fit de très-louables aclions ; Glotaire second,
reconnu roi de France k Tâgè de quatre mois , étant porté
dans le camp entre les bras de sa mère, gagna une grande
bataille. Saint Louis , nourri sous la discipline de sa mère
Blanche, n*offensa jamais Dieu mortellement et fut glorieux
en la terre et au ciel ; Louis le Juste, élevé par la feue reine-
mère, a fait tant de choses mémorables , que le siècle à ve-
nir aura peine à les croire; et votre Louis, que nous pouvons
aussi dire nôtre , étant eocore en votre sein , a commencé
\ 8 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
bu plutôt oraison funèbre ; car cette infor-
tunée princesse expirait à Cologne (3 juillet
1642) , avant même que les imprimeurs eus-
sent obtenu à Paris les lettres patentes qui
leur étaient nécessaires (21 juillet 1642).
Dans la préface, Bourgoing remarque « que
si les actions des pères servent de modèles et
d'exemplaires à celles de leurs enfants, les
prêtres de l'Oratoire doivent avec d'autant
plus de soin contempler les actions, recueillir
les paroles, et s'informer de l'esprit et de la vie
de celui qui leur tient lieu de père. Ce sont
donc trois vies qu'il aurait à leur représenter:
celle de ses actions, qui a paru dans le cours
des années qu'il a passées parmi eux ^ celle de
ses lumières et de sa doctrine, qui se fait voir
en ses écrits, et celle de l'esprit et de la grâce,
qui doit leur être communiquée et toujt)urs
conservée en eut. »
«
son règne par des succès très-heureux eu la guerre, et nons
espérons qu'il en au^ de plus grands et de plus souhaitables
en la paix. •
INTRODUCTION. 1 9
Bourgoing n'a pas tenu tout ce qu*il pro-
mettait. Soit timidité, soit prudence, après
avoir scrupuleusement reproduit les œuvres
de Bérulle^, il n*a donné de ses actions qu'un
sommaire énigmatique, et^ ce qui est plus
regrettable, s'est cru permis de mutiler ou de
supprimer sa correspondance.
Malgré cette irréparable lacune, les docu- ^
ments abondent sur Bérulle, et parmi les nom-
breux détails que fournissent ses biographes*
ou les mémoires des contemporains^ nous
1 1. OBirvRBS DE CONTROVERSE : — Traité des Énergumènes; —
Disœurs sur la mission des pa>steurs ; — Du sacrifice de la
Messe;— De la présence réelle de J.-C. en l'Eucharistie,
II, OBUYRBs MYSTIQUES : — Discours de Vétat et des gran-
deurs de Jésus; — Discours de la vie de Jésus;— Deux élém-
tions à J.-C; -^Divers discours de piété.
III. OEUVRES D^INSTROCTION ET DE CONDUITE PODl LES AMES: —
Mémorial pour la direction des supérieurs; — Traité de l'ab-
négation; — Lettres de direction et sur divers sujets. — Paris,
4644, in-fol.
« Habert de Cérisy, 4646, in-4S Paris;— Doni d'Allichi,
4649, in-8o en lalin ; — Carracioli 4764, in-42, Paris; —
Tabaraud, 4847, S vol. Paris.
20 LB CARDINAL DE BÉRCJLLE.
n'avons eu qu'à choisir. Nous nous sommes
proposé tout à la fois le récit de sa vie^ l'ex-
position de ses écrits, le spectacle de son
temps.
LES PREMIERES ARIIËES.
Pierre de Bérulle. — Sa naissance. — Sa piété précoce.—
Son éducation. — Madame Acarie. — Premier écrit de
Bérulle. — Ses incertitudes sur sa vocation.
Pierre de Bérujle naquit en Champagne^
au château de Sérilly,. près de Troyes, le
4 février 1575, de Claude de Bérulle, con-
seiller au parlement, et de Louise Séguier. |1
fut Taîné de quatre enfants.
Claude de Bérulle, son père, appartenait à
une famille qui, sans être de la première no-
blesse, avait cepeniiant acquis dans les armes
une certaine illustration. D'un autre côté, sa
mère, fille de Pierre Séguier, président à
34 LB CABDINAL DE BÉRULLS. ^]
mortier, et tante du chancelier de France, -^
portait un des noms les plus honorés de la ma-
gistrature. Une telle origine ne fut pas sans
influence sur la destinée du jeune de Bé-
rulle et le développement de son caractère. En
naissant, il eut sous les yeux l'exemple des plus
pures vertus et Fédifiant spectacle d'une maison .
où régnaient la régularité et la charité d'un
monastère, les maîtres y songeant moins à
commander que les serviteurs à obéir. La
piété de sa mère dut surtout produire sur son
âme une impression profonde.
Aussi, dès ses premiers ans, montra-t-il une
dévotion singulière, et ses biographes racon-
tent qu'à sept ans il avait conçu de la chasteté
une idée si haute qu'il fit vœu de virginité et se
consacra à Jésus. Il n'était même pas rare de le
surprendre dans les prati ques de la mortification
et de l'ascétisme. Les jeûnes, les veilles lui
étaient connus, et souvent il interrompait le
sommeil des nuits pour se mettre en prière.
ÎM PREMIBtlS ARNÉIS. 25
Son père étant nsort prématurément, il se
trouva laissé à la direction de sa mère. Cette
femme excellente n'hésita pas , lorsque le
moment fut venu, à se séparer de son fils ,
pour renvoyer à Paris recevoir une instruc-
tion qu'elle ne pouvait lui procurer au-
près d'elle. Bérulte entra d'abord au coUège
de Boncourt; il fit ensuite sa rhétorique au
collège de Bourgogne, et sa philosophie au
collège de Clermont.
Durant tout le cours de ses études, il se con-
cilia l'affection de ses condisciples par sa
douce complaisance, en même temps qu'il les
étonna par sa piété. Cette piété, en effet,
n'avait rien d'apparent, de guindé, ni de
farouche. Elle était simple, parce qu'elle était
vraie ; intérieure et cachée , parce qu'elle
n'avait pas de but humain. Chez lui, d'ailleurs,
la précoce virilité des sentiments n'avait point
altéré les grâces de l'enfance.
BéruUe ne se distinguait pas moins par son
26 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
intelligence et son savoir que par sa grande
ferveur. Ses régents admiraient son solide
bon sens, et Tun d'eux, Jean Morel, ne crut
pas trop faire que de célébrer dans une pièce
de vers latins ce remarquable élève :
« Parvus, pulcher, amabilisque valde,
Divinus puer, aureusque partus,
Plane deliciae novem Sororum. »
Mais ce fut surtout en philosophie que se
manifesta sa supériorité de raison. De longues
méditations lui avaient donné plus de lu-
mière sur Tâme^ son origine, sa destinée, qu'il
n'avait pu en retirerdes leçons ou des livres.
Ses maîtres eux-mêmes prenaient plaisir à l'é-
couter, et le P. Eustache de Saint-Paul, entre
autres, ne se lassait point de redire comment
Bérulle Pavait un jour éoïerveillé, en lui par-
lant de la dépendance des créatures vis-à-vis
du Créateur*.
* Cf. Œuvres de Bérulle, p. 743, Dieu est le principe et
la fin delà créature.
LBS PBK1I1ÈR£S ANNÉES. 27
Les vacances n'apportaient dans cette vie
d'étude et de recueillement ni relâche, ni
distraction mondaine. Bérulle passait son
tempsà visiterles malades, à catéchiser les pau-
vres, et souvent, pour éviter les compagnies
qui fréquentaient le château de sa mère, il se
perdait dans les bois, se repaissant de solitude
et contemplant en silence les magnificences
de la nature. On ne l'appelait que le petit saint.
De beaux esprits pourront s'égayer de cette
peinture et ne voir dans cette dénomination
qu'une ironie. Rien pourtant n'était plus réel
que l'estime qu'inspirait le jeune de Bérulle à
ceux qui l'entouraient. A l'âge où la sagesse
ne consiste guère qu'à se conduire par les
conseils d' autrui, lui-même était souvent con-
sulté; car déjà il se montrait habile dans la
direction des consciences, versé dans les voies
intérieures, et son confesseur, le Chartreux
Dom Beauvoisin, n'hésitait pas, dans les cas
difficiles, à faire appel à sa prudence et à son
28 LE CARDINAL DI BÉRULLE.
talent particulier de persuasion» Cette maturité
de sens s'accrut encore par le commerce où, de
très-bonne heure, Bérulle s'engagea avec ma-
dame Acarie et la servante de cette dame^ Andrée
Levoix,^ui,toutesdeux,devaientillustrerleCar-
mel français sous le nom de sœur Marie-de-l' In-
carnation* et de sœur Andrée-de-tous-les^aints.
« Je ne pense pas, disent des mémoires con-
temporains*, qu'en six ou sept ans il se soit passé
un jour, quand ils ont été à Paris, que M. de
Bérulle et mademoiselle Acarie ne se soient
vus. Car run.etl'autre ayant en main toutes les
affaires considérables de piété et de charité,
ils avaient besoin de communiquer très-sou-
vent ensemble. Outre que pour son intérieur
< Mofte en 4648. Béatifiée par Pie YI,au commencement
de la révolution. Dès 1651 le clergé de France s'adressait
au pape Innocent X pour la béalificationde cette vénérable
Carmélile.En 1 656, il renouvelait les mêmes instances auprès
du pape Alexandre VII. — Cf Œuvres de Bérulle, p. 1177.
LeUreà une prieure des religieuses Carmélites. « H lui demande
une relique de la B. sœur Marie-de-F Incarnation. «Avril 1625.
* Mademoiselle de Raconis, citée par le P. Hervé, p. 237,
Vid. inf.
LES PREMIÈRES ANNEES. 29
elle prenait conduite de lui, et se confessait
d'ordinaire à lui, sitôt qu'il fut prêtre. Néan-
moins en cette grande fréquentation je n'ai
jamais remarqué aucune parole de familiarité de
l'un à l'autre. Leur abord était extrêmement
sérieux, et comme s'ils ne se fussent jamais
vus, et tout leur entretien se passait dans un fort
grand respect. J'ai même ouï dire à mademol-
selle Acarie qu'ils avaient entre eux un signal
pour s'avertir quand l'un ou l'autre semblerait
excéder en quelque chose, principalement
en Içurs affaires plus importantes, où ils se
pouvaient trouver de différents avis; afm que
l'esprit de la grâce ne perdît jamais rien par
surprise de celui de la nature, de sorte que
cette fréquentation ne ressentait que celle des
bienheureux, qui n*ont de communication
ensemble que dans la vue de Dieu. »
Cette liaison resta si intime que la mort
seule put séparer M. de Bérulle et madame
Acarie, devenus en quelque façon des ora-
2.
30 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
des de spiritualité. « Les plus grands prélats
de France et les plus célèbres docteurs, disent
encore les mémoires *, consultaient madame
Acarie comme un oracle sur les matières les
plus difficiles, et suivaient ses avis ; et , un
grand serviteur de Dieu (Edmond de Messa,
depuis prêtre de TOratoire), parlant des com-
munications saintes que le cardinal de Bé-
ruUe et elle ont eues dans le monde l'espace
de vingt ans, nous apprend que l'un et l'autre
donnaient conseil aux supérieurs de presque
tous les Ordres réformés de France, et même
des pays étrangers, qui les consultaient avec
une entière déférence à leurs avis et à leur
conduite. »
On connaîtrait donc mal Bérulle, si on ne
savait aussi ce que fut madame Acarie.
Barbe Avrillot, connue dans le monde sous
le nom de madame Acarie, et, en religion,
ÈOts celui de mère Marie-de-rincarnation,
i La marquise de Meignelay, citée par le P. Hervé, p. 503
Vid. inf.
LES PREMIÈRES ANNÉES. 81
était fille de messire Nicolas Avrillot, seigneur
de Champlastreux, conseiller du roi et maître
ordinaire en la chambre des comptes à Paris,
et de demoiselle Marie THuillier, sa femme,
l'un et l'autre issus des plus nobles et plus
anciennes familles de cette grande ville \ Née
en 1565, et, comme appelée dès l'enfance à
la retraite, elle lie put obtenir de ses parents
d'entrer au nombre des religieuses de l' Hôtel-
Dieu, et, à l'âge de dix-huit ans, se vit mariée
à M. Acarie, maître des comptes. Le monde fut
étonné de ses charmes et subjugué par sa mo-
destie. « Dieu, en effet, lui augmenta, comme à
une autre Judith, sa beauté avec tant d'avan-
tages^ qu'elle paraissait incomparable par sa
taille, par son port, par ses attraits, et
par le brillant des grâces et des vertus qui
reluisaient sur son visage, si bien qu'on
1 La Vie chrétienne de la vénérable sœur Marie-de-V Incar-
nation, fondatrice des Carmélites en France, par le P. Danie.
Hervé, prêtre de TOratoire de J.-C. — Paris, 1690.
32 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
l'appelait par excellence la belle A carie ^. »
Une âme faible eût couru risque de s'amollir,
et le poison si doux de la louange aurait pu per-
vertir un cœur moins inaccessible à la flatterie.
La piété de madame Acarie resta inébranlable,
se fortifiant chaque jour par Texercice^se répan-
dant en toutes sortes de bonnes œuvres, seule
cause de dissentiments passagers entre elle et
son mari, « qui ne pouvait s'empêcher de dire
quelquefois, par récréation, à ses plus intimes
amis : On dit que ma femme sera un jour
sainte, mais j'y aurai bien aidé ; il sera parlé
de moi enisa canonisation à cause des exercices
que je lui aurai donnés *. »
Ce n'est pas que ce zèle pour les intérêts du
prochain la portât à négliger aucun des de-
voirs de sa condition. Loin de là, M. Acarie
trouva toujours en elle l'attachement le plus
* La Vie chrétienne de la vénérable sodur Marie-de-V Incar-
nation, fondatrice des Carmélites en France, par k P. Daniel
Hervé, page 19.
* Mémoires de M. Duval, 1. 1, ch. m.
LES PREMIÈRES ANNÉES. 33
dévoué. C'est ainsi que, durant les troubles de
la Ligue et les disgrâces qui pour lui s'ensui-
virent, elle sut l'encourager, le seconder, le
soutenir, repoussant les instances de sa fa-
mille qui lui conseillait de se faire séparer de
biens d'avec lui, afin de conserver sa dot. En
un mot, son mari mort avant elle, elle mérita
cette belle louange « de lui avoir rendu une
obéissance respectueuse, pleine d'affection,
prompte , exacte, courageuse, simple, désin-
téressée, et purement pour Dieu ^ »
Jamais femme non plus ne veilla avec une
plus inquiète sollicitude à l'éducation de ses
enfants. Ses guides, dans cette œuvre diffi-
cile, étaient les Pères de l'Église, et il semble
qu'elle eût pris à tâche de suivre, tousles précep-
tes donnés par saint Jérôme dans ses admira-
bles lettres à Léta et à Gaudence. Elle n'en lais-
sait pas moins à la Providence de décider l'état
que ses enfants devraient embrasser. Et ce
* Mémoires de Duval, 1. 1, cL. m.
34 LE CARDINAL DE BÉRULLS.
qu'elle disait à ce propos , selon le témoignage
de sa fille aînée, est bien digne d'être rapporté.
« Si je n'avais qu'un enfant et que je fusse reine
de tout le monde, dont il dût être l'unique héri-
tier, et que Dieu l'appelât en religion, je ne
voudrais en aucune manière l'empêcher. Mais
si j'avais cent enfants et que je n'eusse rien
pour les pourvoir, je n'en voudrais pas mettre
par moi-même un seul en religion ; d'autant
qu'il faut que la vocation soit purement de
Dieu. L'état de la religion est si relevé, que
tout le monde ensemble n'est pas capable de
faire un bon religieux , et il vaut mieux être
séculier par disposition divine, que religieux
par instigation humaine ^ »
La disposition divine pour l'état de religion
n'était pas douteuse chez madame Acarie. Elle
se manifesta également chez ses enfants. DeMS
deux fils , l'un fut prêtre, et ses trois filles
comptèrent l'une après l'autre parmi les Car-
* Mém. de DuvcUf 1. 1, ch. xiii.
LES PREMIÈRES ANNEES. 35
raélites : sœur Marguerite-du-Saint-Sacrement,
sœur Marie-de-Jésus, sœur Geneviève-de-
Saint-Bernard. Ainsi ses exemples plus encore
que ses paroles firent, dans sa propre maison,
de saintes recrues. Mais son action s'étendit
aussi au dehors. Grand nombre de personnes
et des plus qualifiées, Louise Séguier, mère du
cardinal de Bérulle , Charlotte de Harlay ,
veuve du marquis de Bréauté, Marguerite de
Gondi, marquise de Meignelay, furent tour-
à-tour engagées par elle au service de Dieu.
Telle fût la femme rare qui nourrit de ses con^
seils la première jeunesse de Bérulle ; âme en-
flammée qui rappelle sainte Thérèse, son conç-
tant modèle ; invincible Caractère et de cette
race^ depuis longtemps disparue, des Jacque-
line Pascal et des Angélique Arnauld. A coup
sûr la piété la plus précoce ne pouvait que
grandir au contact de cette noble familiarité.
Aussi, Bérulle avait à peine dix-huit ans
quMl publiait un petit écrit intitulé Bref dis^
36 LE CARDINAL DE BÉRULLB.
cours de Vabnégation intérieure^ y dont il avait
emprunté le fond à un Traité de la perfection
chrétienne^ par une dame Milanaise, et où il
signale avec une sagacité curieuse les fuites
subtiles et tous les pièges de Tamour-propre.
Nul « par conséquent , n'était , ce semble,
mieux préparé que lui â embrasser la vie reli-
gieuse.
Toutefois ce fut en vain qu'il se présenta
successivement aux Chartreux, aux Capucins^
aux Jésuites. Par une de ces bizarreries du
sort dont Dieu seul a le secret ,^ aucun de ces
Ordres ne voulut admettre dans son sein un
sujet aussi accompli. D'autre part, Bérulle
dut céder aux instances de ses oncles, MM. Sé-
guier, qui désiraient le voir occuper, comme
son père, une place de conseiller au parle-
ment de Paris. Il commença donc un cours
de droit; mais il y éprouva bientôt tant de dé-
plaisânce et se trouva si peu d'ouverture pour
t OEuwret deBimlk, pi 643.
LES PREMIÈRES ANNÉES. 37
comprendre les lois, qu'il demanda et obtint
de sa famille la permission d'abandonner
l'étude de la jurisprudence pour celle de la
théologie. 11 avait alors vingt ans, et s'en-
ferma de nouveau au collège de Cler-
mont.
Autant le droit avait rebuté BéruIIe, autant
il se sentit attiré par les matières théologiques.
II s'y enfonça durant quatre années, et acquit
une telle intelligence des saintes Écritures que 9
lorsqu'il se mettait à les interpréter, on était
surpris du sens caché qu'il y découvrait. Malgré
cette extraordinaire facilité, il ne consentit pas
à prendre de grades, et, redoutant de la science
ce qui donne de l'orgueil, il n'en voulut jamais
que ce qui accroît la dévotion. Le sacerdoce
ét«ait devenu le suprême objet de ses pensées.
Il fut ordonné prêtre en une semaine par Jean
d'Affis, évêquede Lombez, et, le 5 juin 1599,
célébra sa première messe.
Cependant ses saints désira n'étaient pas
38 LB CARDINAL DE BÉRDLLE.
satisfaits. Il n'avait pas encore trouvé le lieu
de son repos, et s' efforçait de démêler les in-
tentions de la Providence sur sa personne.
G*est pourquoi il se décida à faire une longue
retraite dans la maison des Jésuites, à Verdun,
sous la direction du savant Magius. II espérait
y découvrir sa vocation, et ii était elfectivement
fort probable qu'il s'agrégerait à la Compagnie
de Jésus. Madame Acarie en prit alarme. Elle
craignit de perdre un homme qu'elle vénérait
chaque jour davantage et croyait réservé par
Dieu à Texécution de quelque grand dessein.
Mais Dom Beauvoisin se chargea de la ras-
surer : € Non, non, dit-il à madame Acarie, il
rfen sera rien ; vous verrez qu'il formera
quelque jour en France une congrégation de
prêtres, comme le bienheureux Philippe a déjà
fait en Italie. »
Ces paroles étaient prophétiques. Bérulle
quitta Verdun encore indécis sur ce quMl
résoudrait, et prit le parti de se retirer
LES PREMliRES ANNiES. 39
dans la maison paternelle pour y attendre
que Dieu lui manifestât plus clairement sa
volonté.
II
LES CONTROVERSES
Bérulle est nommé aumônier de Henri IV. — Imposture
de Marthe Brossier. — Traité det Énergumènes, — Nom-
breuses conversions opérées parmi ]es protestants. —
Duperron et François de Sales. — Conférence de Fon-
tainebleau. — Trots discours attx proteslanis. — Faveur
de Bérulle auprès de Henri IV. — On lui propose et il
refuse d'être précepteur du Dauphin.,
 cette époque, la France était en proie
aux dissensions religieuses» et les protes-
tants vaincus se trouvaient abandonnés par
un prince, hier leur défenseur opiniâtre^ au-
jourd'hui leur antagoniste naturel. Henri IT
avait compris que le royaume était essentielle-
ment catholique. « Il ne faut plus tortignoner,
lui avait dit brusquement le marquis d'O:
vous aurez dans huit jours un roi en France,
si vous ne prenez une prompte et galante ré-
44 LE CAEDINAL DE BÉRULLE.
solution d'ouïr une messe. > Afin donc d'arri-
ver au trône, de même qu'une première fois
pour échapper au massacre de la Saint-
Barthélémy, le vainqueur d'Arqués et d'Ivry
avait abjuré, tout en assurant à ses anciens
coreligionnaires, par l'édit de Nantes, un état
civil et politique que Louis XIV, dans un
aveugle emportement, ne devait pas respecter.
Nul doute d'ailleurs qu'il n'eût préféré voir son
exemple universellement suivi et la religion ca-
tholique devenir la religion de tous ses sujets;
car cette unité de croyances eût fortifié l'unité
de gouvernement. « Ses pensées étaient
d'ensevelir la mémoire de toutes les aniertumes
passées dedans la douceur de la paix, et de faire
que ses sujets qui s'étaient bandés les uns con-
tre les autres pour cause de la religion s'appri-
voisassent ensemble, et n'eussent plus occasion
de se souvenir des discordes précédentes *. »
i Les Chroniques et annales de France y par J. Savai'on ,
Paris, 1621, p. 618.
LES COMTEOVBRSeS. 15
C'est pourquoi, sans avoir recours à la vio-
lence, il favorisait de tout son pouvoir les
efforts du clergé pour amener des con-
versions, et ne manquait pas de s'atta-
cher les ecclésiastiques que leur talent dé-
signait autant que leur naissance. Dès 1599,
il nomma P. de Bérulle son aumônier.
En effet, quoique très-jeune encore, Bérulle
s'était déjà distingué par son zèle ardent, maïs
sage, de prosélytisme, et même, avant d'avoir
été ordonné prêlre, avait opéré plusieurs
conversions considérables. Il faut d'abord
mentionner avec quelle pénétration il déjoua
les tromperies d'une fille, nommée Nicole,
native de Reims, qui excitait l'^attention par de
prétendues extases. Il interrogea cette fille,
mit à découvert ses subterfuges et l'obligea à
déposer le masque. Madame Acarie ne lui
vint pas peu en aide dans cette occurrence, et
contribua par un innocent artifice à dévoiler
l'hypocrisie dont le public était le jouet ; car
3.
46 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
ayant donné une lettre fermée à Nicole et lui
ayant demandé le lendemain si elle Tavait
ouverte, celle-ci jura ne Tavoir point lue. Mais
madame Âcarie reconnut la fraude ; elle avait
placé dans l'intérieur de la lettre de petits
morceaux de papier qui ne s'y trouvèrent
plus'.
Ce n'est pas que la piété de BéruUe ne le
portât à une grande circonspection dans ces
sortes de cas, comme il le fit paraître à pro-
pos de Marthe Brossier. Cette fille , qui se*
disait possédée, émut un instant la curiosité et
attira autour d'elle un grand nombre de visi-
teurs*. Parmi eux, un médecin nommé Ma-
rescot crut devoir combattre ce qui lui sem-
blait et ce qui, au demeurant, n'était qu'une
audacieuse imposture. Il publia un libelle
intitulé : Discours véritable sur le fait de
«Hervé, p. 304.
* Les Chroniquei «i annales de Franccp par J. Stvaron»
p. 657.
LfiS CONTROVfiKSËS. 47
Marthe Brossier, où, non content de s'indi-
gner contre une fourberie assez grossière, il
réfutait, d'une manière implicite, la doctrine
de l'Église sur l'influence des démons. Bérulle,
qui avait exorcisé Marthe Brossier, pensa
qu'il lui appartenait de répondre aux in-
sinuations de Marescot. Dans cette vue il
composa le Traité des ÉnergumèneSj suivi
d'un Discours sur la possession de Mara-
the Brossier^ contre les calomnies d'un mé-
decin de Paris, par Léon d'Alexis * ; Troyes,
1599, in-8^
t Le style du Traité des Energumènes^ disait
Bourgoing, est concis et nerveux, le raisonne-
ment en est puisjsantet tel que les ignorants y
sont instruits et Içs indociles convaincus.. ••
Cette matière n'avait jamais été mieux traitée.
Nous savons que les ennemis de la vérité furent
éblouis de lanouvelle lumière qu'il y apporta*. »
i Œuvres de Bèrulle, p. 1 .Le Discours n'y a pa» éié inséré.
' Ibid., préface, p. xii.
48 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
Cette rectitude d'esprit et cette opportunité
de conduite dénotaient chez BéruUe une in-
contestable supériorité. Sa doctrine était, en
outre, réputée à l'égal de son jugement.
Léon Duval, docteur de Sorbonne, avait
entrepris d'arracher au protestantisme un pré-
sident du parlement de Pau, Jean Bence,
homme instruit, et dont le savoir fortifiait en-
core l'obstination native. Bérulle fut admis
aux conférences qui s'établirent entre ce ma-
gistrat et son argumentateur. Prenant bientôt
lui-même la parole, il discuta avec une netteté
si pénétrante les textes qu'invoquait le prési-
dent de Pau, que celm-ci, réduit au silence,
embrassa la religion catholique. Beaucoup
d'autres personnes, et, parmi les plus consi-
dérables, le baron de Salignac, une demoiselle
appelée L'Huillier^ un gentilhomme , fils du
gouverneur de Vendôme, madame de Bains,
en ce moment enceinte d'une fille qui devint
plus tard prieure du couvent de l'Incarnation
LES CONTBOYBBSBS. 49
de Paris, subirent l^ascendant du jeune con-
troversiste. Mais ce n'était pas seulement sur
des individus qu'il exerçait sa sainte et irrésis-
tible action. Â sa voix, des familles entières
revenaient à TÉglise'. C'est ce qui eut lieu
pour les quatre demoiselles d'Abra de Raconis
et leur frère. Celui-ci se fit Capucin, et deux
de ses sœurs entrèrent, l'une dans l'Ordre des
Récollettes, l'autre dans l'Ordre des Carmé-
lites, où elle prit le nom de mère Claire-du-
Saint-Sacremeht. Rien n'est plus intéressant
que le récit où la mère Claire raconte elle-
même avec quelle ténacité elle résista à l'évan-
gélique poursuite de BéruHe, et comment il lui
fallut enfin se rendre, pkis gagnée par la
charité chrétienne que par la foi catholique,
t Un peu après que je fus arrivée à Paris,
M. de Bérulle, qui paraissait fort jeune et
comme à l'âge de dit-sept ou dix-huit ans,
feignit que j'étais sa parente pour donner pré-
texte à l'assiduité de ses visites, et il les con-
50 LE CARDINAL I^JIE BtftULLE.
tinua plus do six mois sans se rebuter, quoique
je lui en donnasse tous les sujets que je pouvais
imaginer. Comme je connaissais sa inanièrede
frapper à la porte» qui était de frapper de loin
en loin, à cause qu'il lisait quelque livre en
attendant qu'on lui vînt ouvrir, je prenais plaisir
à le faire attendre longtemps à la porte.
D'autres fois je feignais avoir quelque com-
mission d'un mien oncle huguenot, et que
j'étais pressée de l'exécuter ; ou je me cachais
en quelque coin du logis sans que personne sût
où j'étais. Et toutefois sa charité fut si forte
que rien de tout cela ne put l'affaiblir, mais
qu'au contraire mes intentions et mes défaites,
ma résistance et mon opiniâtreté lui donnaient
de nouvelles forces. Quelque soin que je prisse
de m' échapper , il me surprenait toujours.
Lorsque j'y témoignais plus de répugnance ,
il se jetait à mes pieds, et me conjurait de la
part de Dieu d'écouter ce qu'il avait à me dire;
et tant s'en faut qu'il fût lassé de tous lesexer-
LK8 COSmOYXRSIS. 5f
cices que je donnais à sa patience, qu'assez
souvent il me venait voir soiret matin, quoique
son logis fût fort éloigné. Voyant cela, j*eus
recours à mes ministres comme à des anges
tutélaires... M. de Bérulle s'offrit volontiers à
une conférence, et il vint avec moi en Thôtel
de madame la duchesse de Bar, sœur du feu
roi Henri quatrième*, trouver son ministre et
Tattaquer jusque danç son fort. Mais le mi-
nistre, qui n'avait pas su à qui il avait affaire,
demeura si bien renfermé dans son apparte-
naent quand il Teut aperçu par la fenêtre qu'il
ne voulut jamais ouvrir, quoique je fusse plus
d'une demi-heure à sa porte à heurter. Ce
ministre faible et fuyard, qui avait manqué à
l'assignation et à l'heure qu'il m'avait données,
car je m'y rendis ponctuellement, me rencon-
tra le lendemain, et feignant de n'avoir pas vu
M. de Bérulle^ me demanda qui était ce jeune
* «Catherine était assez spirituelle, aimait les belles-lettres,
et sayait beaucoup ))our une femme , mais était opiniâtre-
ment hagaenote.»Péréfixe, Hi$t9irede Henri /F, 3* partie.
S2 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
homme qu'on avait vu avec moi dans le jardin ;
à quoi ayant répondu que c'était M, de Bérulle,
il commença à invectiver, et à dire que c'était
un petit mangeur de crucifix, et qui ne bou-
geait des églises , ne trouvant autre chose
à blâmer en lui que la rare piété qu'il y devait
honorer.... ïl se présenta toutefois un surveil-
lant qui était en réputation parmi les frères,
qui eut l'assurance d'entrer en lîce avec M, de
Bérulle ; mais , dès la seconde réponse, il fut
tellement étonné, qu'il rendit les armes et s^en
alla en l'appelant Sorbonniste ; et mondit sieur
de Bérulle demeura auprès de moi avec autant
de paix que si rien ne lui eût été dit.... Tous
mes garants m^ ayant manqué, je ne me rendis
pas néanmoins encore; mais je lui dis que s'il
pouvait m' assurer sur deux points, l'un Pinfail-
libilité de l'Église, l'autre la réalité du Fils de
Dieu au Saint-Sacrement de l'autel, je don-
nerais les mains et croirais tout le reste. Il le
fit aussitôt et par écrit , et avec tant de
LBS CONTROVBBSIS. 53
clarté et de force, que je ne pus m'oppo-
ser plus longtemps & la vérité, et fus aussi
aise de la voir victorieuse et trioniphante de
moi, que jusqu'alors je lavais appréhendée.
Sitôt que j'eus dit oui, on ne peut exprimer les
actions de grâce de ce serviteur de Dieu et
r humilité qu'il pratiqua en cette occasion*. »
Le sacerdoce, en donnant à Bérulle une
nouvelle autorité, le rendit immédiatement
régal des représentants les plus accrédités du
clergé catholique et le plus redoutable adver-
saire des protestants. Ainsi nul n'inspirait
autant de confiance au cardinal Duperron,
évéque d'Évreux, t ce rire et admirable génie,
dont les ouvrages presque divins, sont le plus
ferme rempartde l'Église contre les hérétiques
modernes*. » « Si c'est pour convaincre les
hérétiques, disait cet illustre prélat, amenez-
* Habert de Cérisy, Vie de Bérulle, p. 82 et suiv.
' Bossuet, l. XI, p. S34 , Panégyrique de saint François
de Sales,
54 LE GiaDlNAL DE BÉRULLE.
les-moi. Si c'est pour les convertir, présentez-
les à M. de Genève. Mais 3i vous voulez les
convaincre et les convertir tout ensemble,
adressez-vous à M. de BéruUe. » — f M. de
BéruUe, écrivait de son côté François de Sales
à un évêque de ses amis^ est un homme, à
qui Dieu a beaucoup donné, et qu'il est impos-
sible d'approcher sans beaucoup profiter. 11
est tout tel que je saurais désirer d'être moi-
même. Je n'ai guère vu d'esprit qui me
revienne comme celui-là. ; ains je n'en ai point
vu^ ni rencontré *. »
On ne pouvait certainement recevoir une
plus complète louange, et quel homme ce devait
être que celui qui réunissait la dialectique d'un
Duperron à l'onction d'un François de Sales!
Présentement que, sous prétexte de tolé-
rance, nous sommes tombés dans l'indifférence
des religions, nous avons peine à comprendre
' * Leltre à M. d$ Révolu évéque de Dol, 3 juin 1603.
LES CONTROTBBSES. 55
les préoccupations qui agitaient les hommes
du XVI* et du xvu* siècle. C'était alors une
grande affaire que te salut des âmes, et, en-
core que Topposition des partis contribuât
pour beaucoup à entretenir les excitations
pieuses, il y avait dans les consciences indi*
viduelles une sève de foi qui s'est tarie et un
besoin de principes, dont nous avons appris à
nous passer. On discutait; on se faisait in-
struire; vraies ou fausses, on n'acceptait point
ses convictions du hasard de la naissance, des
influences journalières, ou du dogmatisme
politique. On voulait prendre sciemment et
librement parti sur un point où il va du tout
de la vie. De là ces fréquents débats où le
glaive de la parole tranchait les questions plus
efficacement que le glaive séculier. On reve-
nait aux saines traditions de TÉglise. C'était
par la seule puissance du discours qu'Àtha-
nase avait confondu Arius; saint Augustin, les
Donatistes et Pelage. Et lorsque par leurs
56 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
théories, Roscelin d'abord cL puis Abélard
compromirent indirectement les mystères, ces
superbes esprits fléchirent à une argumenta-
tion victorieuse, non à la persécution. Enfin le
concile de Trente n'avait-il pas convié les ad-
hérents de Luther à une loyale et décisive
explication? Ainsi, au lieu que François V
avait élevé des bûchers, et Charles IX autorisé
une horrible tuerie, Henri IV, moins maî-
tre, il est vrai, du présent à cause du passé,
mais aussi plus mesuré, pUis prudent, plus
pratique , tout en désirant avec passion le
triomphe du catholicisme sur le protestan-
tisme, ne voulait qu'un triomphe pacifique.
Souvent même il ne dédaignait pas de prési-
der les conférences, où^ comme en un champ-
clos, venaient lutter ^orps à corps les deux
religions rivales.
Ce fut dans une de ces solennelles rencon-
tres que M. de BéruHe se montra pour la pre-
mière fois avec quelque éclata En 1600 ,
LES CONTROVERSES. 57
Henri lY avait provoqué à Fontainebleau une
conférence entre Duperron et Duplessis Mor-
nay, à qui son ascendant parmi ceux de sa
secte avait valu le surnom de Pape des hugue-
nots. L'évêque d'Évreux pensa ne pouvoir
mieux faire que de s'adjoindre Bérulle en qua-
Uté de second. L'assistance était imposante :
la présence du roi, une cour brillante et nom-
breuse ajoutaient un singulier prestige à la
gravité même de la controverse.
€ Henri IV ^ dit un biographe de Duper-
ron, voulut être présent à la conférence, qui
commença le 4 niai, à une heure après midi,
aussitôt après le dîner du roi.
t Derrière le roi étaient assis l'archevêque
de Lyon, les évêques de Nevers, de Beauvais,
de Castres. A main gauche étaient les quatre
secrétaires d'État.
«Derrière ceux qui formaient la conférence,
il y avait des sièges pour MM. de Vaude-
mont, de Nemours, de Mercœur, de Mayenne,
58 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
de Nevers, d'Elbeuf, d'Aiguillon, de Joinville,
et pour les officiers de la couronne, conseil-
lers dVÉtat, et autres seigneurs protestants ou
catholiques.
t II y avait derrière eux environ deux cents
personnes.'!
Mornay se croyait invincible. Le Traité, de
r Eucharistie et du sàci'ifice de V ancienne Église,
où il détruisait le dogme de ta présence réelle,
lui paraissait ne pouvoir être réfuté.ll y établit,
pour ainsi parler, le terrain ménie de Faction.
Duperron entama la controverse et porta
les premiers coups. Mais Bérulle, continuant
l'attaque , la poussa avec une sî grande vi-
gueur, que, malgré son indomptable orgueil,
Mornay confondu se hâta de quitter l'assem-
blée et se retira sur-le-champ à Saumur, dont
il était gouverneur. De la sorte, cet homme
f nourri dans les tranchées, et non dans les
* Vie du cardinal Duperrouy par de Burigny, Paris, 4768,
p. 177,
LES CONTROTERSES. 59
cabinets de la sapience , soit humaine , soit
divine, eut à se repentir d'avoir osé parlera ce
girand corps de TÊglise catholique, apostoli-
que et romaine *. »
En eflfet, le résultat de cette conférence fut
incalculable*. Dès ce jour, notamment, les
conversions se multiplièrent sous l'influence
de BéruUe. Sainte-Marie Dumont, M. de Bé-
lins, gentilhomme dé Saintonge^etsafemme;
Gui, comte de Laval, le baron de Vîgno-
les, M. Berger, conseiller au Parlement, M. de
Lésigny, M, de Séchélles, le sieur Bouchard,
son ancien précepteur, qui s'était laisisé séduire
au calvinisme, comptèrent au nombre de ses
pénitents. Sa présence était désormais si ter-
i Œuvres de BénUley p. 43.
* « L*an 4600, dit Mézeray^ où piulôt Richelîeo lui* même,
qui ne nomme pas BéruUe , Duperron tit la célèbre confé^
rence de Footaioebleau , en laquelle il remporta une telle
victoire contre Thérésie, que le roi qui , jusque alors était
chancelant, se confirma en sa foi , et le pernicieux livre de
Dupléssis Mornay contre la messe perdit toute créance, même
envers les hérétiques. Peu après il fut fait cardinal. » His-
toire de la Mère et du Fils, t. i. p. 320.
60 LE CiaDINlL DE BÉRULLB.
rible aux ministres protestants, que plus d'une
fois, pour les empêcher de fuir, il fut forcé
d'user de ruse et de se faire appeler M. de
Yiel-Verger ou M. de Sérilly, du nom de deux
terres qui appartenaient à sa maison. On eût
dit que l'Eglise de France n'avait pas d'autre
champion que lui. Aussi Henri IV le chargea-
t-îl souvent, par ordre exprès, de conférer
avec les ministres protestants.
Et ce n'était pas seulement dans des discus-
sions orales que le docte prêtre excellait à
combattre la religion réformée. Il savait en-
core, àToccasion, prendre la plume, et ses
écrits n'avaient pas moins d'efficacité que ses
paroles. Tel fut le discours qu'il com'pos^ sur le
sujet proposé en la rencontre du P. Gonlhier
de la Compagnie de Jésus et du sieur Dumou-
lin, où il traite de la mission des Pasteurs^ du
sacrifice de la Messe et de la présence réelle du
corps de Jésus-Chrisl dans V Eucharistie'^. Le
* Œu\>re% de Bcrulle, p. 35,
LES CONTROVERSES. 61
succès qu'obtint ce discours fut immense, et le
P. Cotton, confesseur du roi, mandait qu'on le
dévorait à la cour. *
Citons, avec quelque étendue, le préambule
de ce remarquable écrit, où la force des pen-
sées, la rigueur des déductions n'excluent pas
la finesse et le bel esprit; où le langage, enta-
ché parfois de mauvais goût, étonne toujours
par sa précision, sa vivacité et sa lumière :
« Messieurs, disait Bérulle aux pasteurs de
l'Eglise réformée, il y a environ quatre-vingts
ans que l'Eglise dans laquelle vous vivez n'é-
tait pas au monde^ que les souverains de la
chrétienté n'en connaissaient ni les agents, ni les
assemblées, ni les synodes; que la terre n'avait
pas encore ouï sa voix, et ne savait en quelle
langue elle parlait ou priait; et que le ciel,
ouvert il y a plus de seize cents ans, n'avait
point encore reçu les prémices de ses labeurs
ni donné de couronnes à ses combats. En tous
ces siècles précédents, votre état était sanis
%% LE CARDINAL DE BÉRDLLE.
peuple, sans minisires et sans noblesse ; votre
parti sans armée, sans finances et sans ville
d'otage; votre république sans sujets, sans
officiers et sans ordonnance; votre loi sans
temple, sans prêche et sans aucun formulaire
de son service; votre troupeau sans bergerie,
sans ouailles et sans pasteurs; et votre foi sans
martyrs et sans confesseurs et sans fidèles.
Lors nul ne chantait de vous :
« Petit troupeau qui dans ta petitesse
« Vas surmontant du monde la hautesse. >
Au contraire, TEglise catholique, aposloli-
que et romaine que vous combattez , prenant
sa source et origine des apôtres envoyés par
tout le monde, se trouvait aussi visiblement
étendue en unité de foi par tous les lieux de la
terre : son nom était connu et révéré en tous
les coins de Tunivers; sa piété adorait en tout
lieu le vrai Dieu en esprit et en vérité; son
zèle et sa voix publiaient partout le Sauveur
LES CONTROVBRSBS. 63
et son Evangile ; et son Etat, plus illustre et
visible que le soleil, était dignement orné de
la sapience et lumière de tant de prélats et doc-
leurs, et hautement relevé des triomphes et
couronnes de tant de vierges et martyrs, dont
les âmes régnent au ciel depuis plusieurs siè-
cles^ et les noms » les vertus, les labeurs
florissent encore sur la terre...
« Ainsi elle part de Sion, selon les Ecritures,
et elle s'est répandue en Tunivers, selon les
mêmes Ecritures. Elle a parlé à la terre le
langage du ciel. Elle a fait connaître au
monde celui qui a fait le monde. Elle a réduit
les savants à la simplicité, les orateurs au si-
lence, les monarques à T obéissance, et les
bourreaux à Timpuissance. Les tourments ont
manqué à. sa constance^ et sa puissance cé-
leste a rendu tout esprit captif et assujetti au
service de la foi qu'elle annonce ; ne laissant
aucune terre connue où elle ne fît connaître et
adorer celui qui a opéré le salut de la terre.
64 ' Ù CARDINAL DE BÉRULLE.
Même la btoiifé divine, en nos jours, ayan
ouvert les mers et les terres inconnues à la
puissance et charité de cette Eglise, elle com-
mençait à poindre comme l'aurore en ces nou-
veaux mondes, et à jeter les rayons de sa
lumière en ce nouvel hémisphère, sans s'ob-
scurcir au nôtre, comme plus lumineuse que
le soleil, qui ne le peut éclairer sans s'éclipser
à nos yeux, ni faire jour dans cette contrée
qu'en faisant nuit dedans la nôtre, ni couvrir
ces peuples qui sont sous nos pieds, de sa lu-
mière, qu'en couvrant nos têtes de ^on ombre
et de ses ténèbres. Car aussi cette Eglise est
un soleil si puissant et si élevé, qu'il ne fait et
ne reçoit point d'ombres.
/(Mais comme elle était en cet état heureux et
en ces hautes pensées dignes «t de ses triom-
phes et de la gloire de son Sauveur; comme
elle ordonnait de nouvelles compagnies pour
renforcet le corps de son armée en si glorieu-
ses conquêtes, -comme elle envoyait de nou-
LES CONTROVERSES. 65
veaux ouvriers défricher ces Douvelles campa-
gnes; comme elle les employait à jeter la
semence de TEvangile en ces terres neuves,
et à labourer ces cœurs et ces esprits tout
couverts des ronces du paganisme, et comme
elle trempait encore dans les sueurs et le sang
qu'elle versait pour la gloire de J.-C, qu'elle
allait annonçant à ces barbares ; cet orage ^
s'est élevé en notre hémisphère depuis quatre-
vingts ans; et vous avez, Messieurs, troublé la
paix et la tranquillité de l'Eglise ; vous avez
tonné en h sérénité de son beau temps pour
flétrir les lauriers de ses victoires. VousTavez
obligée de divertir ses forces, destinées à ces
conquêtes étrangères, pour les convertir i sa
propre défense contre vos attentats el vos guer-
res civiles ou plutôt criminelles I Yous l'avez
contrainte de détremper sa joie et son allé-
gresse sur la conversion des barbares , dans
les larmes et l'amertume qu'elle ressent pour la
perte de ses propres enfants ! Vous avez arrêté
66 LE CARDINAL DK BÉRDLLE.
le cours de TÉvangile, et rempli le monde
d'une fausse créance sous couleur d'Evangile!
Mais au lieu que TEvangile de J.-C a pris sa
naissance dans la paix publique et universelle
du monde, comme étant une doctrine de Fau-
teur de paix et de salut, la doctrine qu'on vous
prêche, Messieurs, peu évangélique, et aussi
peu pacifique, a pris naissance dans les flam-
^ mes de nos dissensions et dans nos troubles et
divisions, et les factions de l'Etat s' étant alliées
au schisme de l'Eglise par un illicite accou-
plement, ont enfanté cette hérésie qu'on vous
appelle doctrine réformée. Et au lieu que les
apôtres ont planté la foi, en répandant leur
sang et non le sang d'autrui, vos apôtres et
premiers docteurs ont jeté les fondements de
leur Eglise sur les ruines des Etats et royau-
mes, et l'ont cimentée du sang des peuples et
non du leur, car un seul d'eux n'a souffert le
martyre. Et au lieu que les papes ( nom d'hon-
neur et de respect en l'Eglise, mais d'horreur
U8 CX)imOTlRSIS. 67
et d^effroien vos esprits), ces papes, dis-je,
que Ton vous nomme antechrists , ont con«
serve la foi et Font arrosée trois cents ans
durant, de Teffusion de leur sang; vos pre-
miers apôtres se sont retirés de bonne heure,
et se sont mis à couvert dans les places fron-
tières, et un seul d'eux n'a épousé la croix
(bien les ont-ils abattues), un seul d'eux n'a
été remarqué souffrant les géhennes et les pri-
sons ; mais bien portant les armes sur vos
champs de bataille. Car leurs premiers conciles
ont été les armées; leurs oracles, les foudroie-
ments des canons; leurs miracles, non les feux
descendus du ciel, comme aux anciens pro-
phètes, mais des feux allumés par la chré-
tienté; comme si leur Evangile empistoié
(Evangile aussi d'une Eglise plus évidemment
pistolique, à la vérité, qu'apostolique) devait
en sa naissance sentir la poudre de révolte et
l'Alcoran, que le monde n'a appris qu'au bruit
des armes et au son des tronipettes.
68 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
« Voilà, Messieurs, leséphéméridesde votre
Église, et le moment de sa naissance bien
marqués ; mais en la terre, et non au ciel ; et
marqués par le fer et le sang de nos guerres
civiles. Yoilà le point de sa nativité éloigné de
seize cents ans de la nativité du fils de Dieu
et de son Église; et pi us distant encore et éloigné
des effets de sa grâce, et de la fermeté de ses
promesses, des marques de son état et des cir-
constances d'un œuvre tout divin, tout sur-
naturel et tout extraordinaire. Voilà l'horos-
cope de cette Église naissante en nos pays,
représenté sans art et sans imposture ; et sa
constellation décrite sans violer les lois de
l'État et sans chercher les secrets de l'astro-
logie. Et voilà une naissance et ressource
d'Église, peu séante à l'Église, peu répondante
aux faveurs du ciel, peu favorable à l'univers,
peu conforme aux lois de Dieu et à sa sainte
parole ; et qui mérite peu de respect et
de créance dans les esprits bien nés, et nour-
LES CONTROVERSES. 69
ris en la douceur et au lait du christianiï-nie.»
C'était précisément l'argumentation que de-
vait reproduire avec une éloquence immortelle
V Histoire des Variations.
Arrivé à une si rapide réputation, évidem-
ment M. de Bérulle fût entré fort avant dans
la voie des honneurs, s'il y avait consenti.
Mais jamais homme ne se montra plus détaché
et ne réfuta mieux par sa conduite de jaloux
adversaires, qui plus d'une fois l'avaient pu-
bliquement accusé d'ambition* Les évêchés de
Nantes, de Luçon, de Lyon, lui furent succes-
sivement proposés ; on lui offrit également les
abbayes de Saint-Etienne de Caen, de Sainte-
Geneviève de Paris. 11 avait fait, lors de son
élévation au sacerdoce, le vœu secret de n'ac-
cepter aucun bénéfice et resta inébranlable
dans sa résolution. Le roi lui-même fut impuis-
sant à la changer. « Vous ne voulez donc pas
recevoir de ma main ce que je vous offre? lui
disait-il un jour, je vous le ferai commander
70 LI CÂtDl!UL DK BilOLLS.
par un autre. » — « Sire, répliquait BéruUe, si
Yotre Majesté m*en presse davantage» je serai
contraint de sortir de son royaume. > Et
Henri IV, émerveillé, s^épancbait auprès de
M. de Bellegarde : c Pai fait ce que j^ai pu
pour le tenter» disait-il, je n^y ai pas réussi;
mais je pense qu^il est Tunique qui résiste à de
pareilles épreuves. > c Voyez-vous bien cet
homme-là, ajoutait-il, c^est un saint; il a
encore sa première innocence. •
Il eût parfaitement convenu à Henri IV que
des prêtres tels que Bérulle fréquentassent sa
cour. C'eût été d'une bonne montre aux yeux
des vieux ligueurs. C'est pourquoi il n'épar-
gnait pour les attirer ni flatteries ni caresses,
c Me voici entre mes deux meilleurs amis! »
s'écria-t-il tout haut en les embrassant, un
jour que, dans la galerie du Louvre, il se pro-
menait entre le P. Cotton et M. de Bérulle.
D'autres fois il avait recours à de doux re-
proches : « Vous n'aimez point ma cour, disait-
LES CONTROVERSES. 71
il à Bérulle, vous n'y venez point si je ne vous
mande; vous êtes trop solitaire. »
Tant d'avances et de prévenantes ouvertures
ne parvinrent pas à toucher Bérulle, Sa can-
deur d'âme, sa simplicité de sens répugnaient
aux intrigues, qu'il eût inévitablement rencon-
trées ; et de plus, il s'assurait que c les gens de
cour sont tellement attachés au monde, que,
d'ordinaire, il y a plus à perdre auprès d'eux
qu'à gagner. »
Ce respectueux mais invincible éloignement
de Bérulle pour la cour se manifesta dans une
importante occasion.
En 1604 il s'agit de nommer un précep-
teur au Dauphin, depuis Louis XIII. Le pape
Urbain VIII, parrain du jeune prince, désigna
M. de Bérulle par l'intermédiaire du nonce,
le cardinal Barberini. Le P. Gotton et Marie
de Médicis s'empressèrent d'appuyer un choix
si heureux ; le roi lui-même se déclara tout
prêt à le ratifier. Il ne fallait donc plus que
72 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
Tadhésion de Bérulle pour le porter à un em-
ploi alors si envié. Cette adhésion, il refusa de
'la donner sur l'heure et voulut longuement
réfléchir. Fatigué de ces délais et peut-être aussi
fort aise d'y trouver un prétexte pour écarter
une nomination que semblait lui imposer
l'opinion publique, Henri lY, par un contraste
bizarre, où se révèle tout le côté gascon de
son génie, chargea de l'éducation du Dauphin
le poète Des Yveteaux , qui plus tard, fut
renvoyé, t sur la réputation qu'il avait d'être
libre en ses mœurs et indifférent en sa
croyance*. «Des Yveteaux venait d'éleyer le duc
de Vendôme, fils naturel de Henri IV et de
Gabrielle d'Estrées. Quant à Bérulle, la Pro-
vidence le destinait à une autre tâche. Ma-
^ « En ce même temps la reine estima à propos, par Tavis
des ministres, de changer le sieur desYveteaux deTinstniction
du roi, sur la réputation quMl avait d'être libre en ses mœurs
et indifférenl en sa croyance : elle mil en sa place le Fèvre,
homme d*insigne réputation pour sa doctrine et pour sa piété,
qui avait été choisi par le feu roi pour instruire le prince de
Condé. » Histoire de la Mhe et du Fils, t. i. p. 154.
LES CONTROVERSES. 73
dame Acarie^quise rappelait les parolesdeDom
Beauvoisin, avait, dès Torigine, annoncé au
P. Cotton que ces négociations n'aboutiraient
pas et que M. de Bérulie était destiné à fonder
un Ordre qui manquait à l'Église de France
pour lui fournir de bons curés et des pasteurs
immédiats; que Dieu l'y emploierait et fléchi-
rait sa volonté. Le déplorable état du clergé à
cette époque, les talents queM. deBérulle avait
déjà déployés, autorisaient suflisamment de
semblables conjectures. Mais avant de se déci-
der à fonder l'Oratoire, le saint prêtre devait
introduire les Carmélites en France.
m
LES CARMELITES.
Etat de l'Église et des Ordres religieux au xvi« siècle.--
Sainte Thérèse et madame Acarie.— Institution des Car-
mélites. — La princesse de Longueville et M. de Marillac«
—Voyage de BéruUe en Espagne. — Arrivée des Carmé-
lites espagnoles à Paris. — Propagation et direction dii
Carmel français. — Formules d'élévation à Dieu et à la
Vierge. — Traité des grandeurs de Jésus ^ dédié au Roi.— •
Lettres de piété»
On aurait une très-fausse idée de celte pé-
riode de rhistoire qu*on appelle la Renais-
sance, si on croyait que les lettres et les arts
sortant de Toubli donnèrent seuls à la société
nouvelle de Téclat, de la vie et de l'action.
G'^t à la religion qu'il convient surtout d*at*
tribuer cette influence réparatrice. Mais la
religion fut elle-même et avait besoin d'être
restaurée.
ff Le xvi* siècle, dit M. Olier, fut un des
78 LB CARDINAL DE BÊRULLE.
temps les plus déplorables pour l'Église ; car
on vit, à cette époque surtout, les hérésies se
former et envelopper des nations entières ;
. grand nombre de religieux déréglés tomber
dans l'apostasie; des prêtres et des prélats
ignorants et vicieux couvrir l'Église d'oppro-
bre et de scandale ; et pour tout dire en un
mot, ces nations infortunées, livrées à tant de
dérèglements , semblaient n'offrir plus que
l'image du chaos du monde en sa première
confusion. En ce temps la compagnie de Jésus
parut en Italie ;^ elle avait commencé en Es*
pagne avec saint Ignace, son fondateur; elle
s'était formée en France dans l'Université de
Paris; et ce fut à Rome, selon^ la promesse qui
lui en avait été faite^ qu'elle donna les pre«
miers éclats. ..• Alors aussi, pour rallumer le
feu, de la religion, s'élève dans l'Espagne,
comme une sorte de prodige, sainte Thérèse,
qui fait naître dans tous les Ordres une sainte
iqoiuUtioD de' ferveur... Enfin, presque dans
us CARMÉLITES. 79
le même temps où parurent saint Ignace et
sainte Thérèse, s'élève pour la réforme du
clergé saint Charles, la merveille des évéques...
Dieu veut dans ce siècle commencer la réfor-
mation *. »
Cette réformation, annoncée en Italie et en
Espagne, se continua en France avec élan, et
on peut dire que madame Acarie en assura les
débuts. Ce fut elle en effet qui, à partir de ce mor
ment, comme toujours depuis, présida aux en-
treprises de BéruUe^ et souvent lui communiqua
r initiative qui lui manquait un peu. Singulière
et cependant incontestable influence que celle
des femmes sur les plus fermes et les plus
éminents esprits ! Leur énergie s'accroît en
quelque sorte de leur faiblesse même ; au lieu
de les en détourner, on dirait que les obstacles
sont les chemins qui les conduisent au but; s'il
y a enfin pour l'intelligence humaine des près*
^Panégyrique de M, de Sales], Ms. autog. de M. OHer,
mtrodaction.
80 LE CARDINAL DE BÉRULLfi.
sentiments secrets qui TaverUssent de l'avenir,
c'est sans doute aux femmes quMl faut ac-
corder cette science mystérieuse et divinatoire.
Ce que madame de Chantai fut pour saint
François de Sales, madame Acarie le fut, vers
le même temps, pour M, de Bérulle.
Depuis plusieurs années, elle songeait à
introduire en France les Carmélites, dont
sainte Thérèse venait d'opérer la réforme en
Espagne. Il lui semblait qu'aucune institution
n'était plus propre à ranimer le feu de la foi
et ce christianisme austère , dont la simpli-
cité fait la grandeur ; qui ne s'accommode ni
des passions, ni des tempéraments, ni des
demi-mesures.
Après avoir, à diverses reprises, commu-
niqué ce projet à ses amis, elle provoqua une
conférence aux Chartreux de Paris, où se trou-
vèrent avec M. de Bérulle, Dom Beauvoisin,
vicaire du monastère, François de Sales,
coadjuleur de Genève, M. de Brétîgny, gen-
LBS CABMÊLrTIS. Sf
tilhomme d'origine espagnole, et les docteurs
Duval et Gallem&nt Tous s^accordèrent à re«
connaître ce qu'aurait d'essentiellement utile
la réalisation des vues de naadame Acarie, et
le biographe de cette sainte femme ne peut-
s'empêcher de remarquer t que celte assem-
blée, qui décida l'établissement du premier
monastère des Carmélites à Paris , se tint
précisément quarante ans après celle qui s'é-
tait tenue en Espagne pour l'établissement du
premier monastère de la réforme de Sainte-
Thérèse à Avila, au mois de juillet de l'année
1562*..
I Outre ces raisons de temps, continue l'in*
génieux Oratorien, je découvre un parallèle
fort considérable entre le nombre, la qualité
et le mérite des personnes qui composèrent ces
assemblées, et qui coopérèrent à ces établis-
sements*
t Hervé, p. S23.
83 LE CABDINAL DB BBRDLLI.
« Alvarès de Mendoza, évéque d*Avila, et
François de Sales, évêque de Genève ; Pierre
d'Akantara, de l'ordre de Saint-François, si
fervent et si assida à Toraison, qu'il mourut à
genoux dans: les transports du divin amour, et
Pierre de BéruHe, porté d'une si grande piété
envers Jésus-Christ, qu'il rendit l'âme après
avoir agonisé à l'autet ;
« Les maîtres Gaspard Dacei et Gonzalès
d'Araude, et MM. Gallemant et Duval, tous
prêtres et docteurs très-vertueux ;
« Dom Julien d'Avîlaet M* de Brétigny,
l'un et l'autre prêtres et grands serviteurs de
Dieu;
€ Le père Bannès,DominiGain^et lepère Dom
Beauvoisin, Chartreux, signalés par leur sa-
voir, leur prudence et leur piété ;
• François de Salsède, gentilhomme de gran-
de vertu, qui contribua de ses conseils et de se»
biens à l'établissement du premier monastère
de Sainte-Thérèse en Espagne, et M. de
us CARMiLITBS. 83
Marillac*, conseiller d'État, et depuis garde
des sceaux , qui prêta sans aucun intérêt de
grandes sommes au premier monastère de
cette Sainte à Paris; et depuis, dans toutes les
occasions , employa volontiers son crédit, sa
prudence, sa piété et son zèle pour le service
de ces saintes religieuses. »
La fondation du Carmel français fut donc
décidée. Mais vainement les docteurs Duval et
Gallemant pressèrent-ils M. de Bérulle d'être
le directeur de l'institution. Celui-ci s'excusa
sur son âge et déclara avec agrément « qu'il
serait le courrier de l'Ordre , tandis que les
deux autres le gouverneraient. »
11 s'agissait, avant tout, de se procurer un
local où l'on établirait le couvent. Or il advint
qu'on jeta les yeux sur le prieuré de Notre-
Dame • des - Champs , au faubourg Saint-
* Deux petites-Glles de M. de Marillac entrèrent aux Car-
mélites : sœur Marguerite-Tliérèse-de-Jésus et sœur Marîe-de.
Saint-Michel j cette dernière, r^çue au couvent par un pri-
vilège unique, à l'âge de treize ans, morte à vingt-sept.
84 LE CARDINAL DE BÉRDLLI.
Jacques. Là vivaient, sous la juridiction du
cardinal de Joyeuse, quelques religieux, qui
n'avaient guère conservé de leur état que
rhabit. Ils opposèrent aux projets de l'Ordre la
plus vive résistance, et Bérulle, pour obtenir
la cession des bâtiments, dut faire plusieurs
voyages à Marraoutiers, d'où dépendait le
prieuré. Peut-être même ses efforts auraient-
ils échoué, sans l'intervention puissante de
Catherine d'Orléans, fille de Henri, duc de
Longueville. Cette princesse finit par vaincre les
répugnances du cardinal de Joyeuse. De plus,
elle obtint de Henri IV, le l'^' octobre 1602, les
lettres patentes nécessaires, et les fit enregis-
trer par le Parlement, moyennant qu'elle dotât
la communauté d'un revenu de 2,400 livres.
Aussi reçut-elle le titre de seconde fondatrice,
celui de première fondatrice restant réservé à
Marie de Médicis.
Telle fut l'origine de ce couvent des Carmé-
lites , où tant de nobles âmes vinrent, au
LES CARMÉLITES. 85
xvu* siècle, chercher un remède à leurs bles-
sures, et dont naguère un philosophe célèbre
autant qu'illustre écrivain a ravivé le souvenir
avec un charme inimitable*. De nos jours, un
petit nombre de religieuses, perpétuant, mal-
gré les orages, la discipline du Carmet,
occupent encore une partie de l'ancienne habi-
tation. Mais les vastes dépendances, les vastes
enclos ont disparu, et des deux entrées qui
donnaient accès chez les Carmélites, l'entrée
de la rue Saint-Jacques est condamnée. L'en-
trée de la rue d'Enfer seule subsiste^ et permet
au public de pénétrer dans cette chapelJe, où
Bossuet, devant la cour terrifiée , célébrait le
repentir de La Vallière et la conversion de là
princesse Palatine.
Autorisée par la cour, reconnue par le
Parlement, protégée par la princesse de Lon-
' La jeunesse de Madame de Longueville, par V. Cousin.
* CcUe enlrée porte actuellement le numéro 67.
S6 LE CABDINAL DE BBRULLE.
gueville, Tinstitution du Garmel fut approuvée
à Rome, en vertu d'une bulle que le sieur
de Santeuil, secrétaire du roi, et porteur
d'une lettre de François de Sales au saint-
père*, obtint de Clément VIII, le là novem-
bre 1603. En conséquence, madame Acarie
songea bientôt à établir près de Sainte-Gene-
viève une maison de noviciat ; et là, tandis
qu'elle s'appliquait à diriger les postulantes,
elle ne permit pas au zèle de ses amis de se
refroidir. « Vous serez le fondement de cet
• édifice pour le spirituel, disait-elle à M. d
i Bérulle; » et à M. de Marillac, « et vous,
pour le temporel. » C'est qu'en effet ni le tem-
porel, ni surtout le spirituel de l'Institut ne lui
paraissaient suffisamment assurés ; elle aurait,
voulu que les Carmélites espagnoles vinssent
communiquer aux Carmélites françaises l'esprit
et les traditions de sainte Thérèse, morte depuis^
* Saint François deSaleSf Lettres, liv. i, IcU. 3.
LES CARMÉLITES. 87
peu d'années. Déjà même M. de Brétigny avait
fait, mais inutilement^ un voyage en Espagne
pour obtenir des Carmes qu'ils lui accordas-
sent quelques-unes de leurs mères. Ceux-ci,
qui prétendaient le gouvernement exclusif
des religieuses de leur Ordre, n'avaient pas
vu sans déplaisir des Carmélites , appelées
récemment en Italie, passer sous la direction
des prêtres de Saint-Philippe-de-Néri ; ils
résolurent donc de repousser toute demande
qui leur viendrait de France.
Cependant l'échec de M. de Brétigny ne
découragea pas madame Acarie. Sur ses
instances, Bérulle partit pour l'Espagne^ le
9 février 1604, en compagnie de M. Gauthier,
avocat-général au grand conseil. Le 24 fé-
vrier, les deux voyageurs arrivèrent àBurgos,
après une route remplie de fatigues et d'acci-
dents. Dès ce moment, M. de Bérulle put se
convaincre des nombreuses difficultés qu'il
aurait à surmonter. Au premier abord on ne
88 LE GABDINAL DE BÉRULLK
lui épargna ni les refus les plus absolus, ni
les impertinences ; quelques Carmes allèrent
même jusqu'à s'enquérir si on disait encore la
messe à Paris. Il ne fallut rien moins que
l'intervention du nonce et du roi lui-même»
Philippe m, pour qu'on voulût entrer en pour-
parlers; mais alors commencèrent les pré-
textes , les atermoiements , les assignationâ
contraires, qui promenèrent BéruUe de Madrid
à Tolède, de Ségovie à Valence, à Pampelune,
Aussi Bérulie ne pouvait-il s'empêcher de
témoigner un découragement profond.
ft Vous ne croiriez jamais, écrivait-il à ma-
dame Acarie, sinon après l'avoir vu, combienen
ce pays les premières impressions sont fortes.
Je pense que vous m'y avez fait venir pour
y apprendre à être opiniâtre , et arrêté en
mon sens, et haïr l'opiniâtreté en la volonté.
« Cette œuvre ne nous coûte pas peu ; Dieu
veuille que ce soit selon sa sainte volonté!
€ En cette grande distance des lieux , en
LES CARMÉLITES. 89
laquelle on ne peat attendre si longtemps les
avis, je vous supplie de ne pas omettre de me
rendre vos pensées sur l'heure même qu'elles
entrent en votr^ esprit, et qu'elles demeurent
stables devant Dieu en l'oraison, sans attendre
nos lettres \*
Imperturbable dans sa confiance au succès
de l'œuvre , madame Acarie répondait t que
Dieu par sa grande miséricorde soutenait tout
ce dessein, et qu'elle reconnaissait à vue d'œîl
qu'il se mêlait de cette affaire', » L'événement
répondit à son attente. Le pape ayant fini par
menacer de suspense le P. François-de-la-
Mère-de-Dieu, général des Carmes, s'il n'ob-
tempérait aux ordres du nonce, BéruUe reçut
la permission d'emmener six religieuses; trois
furent prises à Salamanque : la mère Anne-
de-Jésus, la mère Béatrix-de-la-Conception
et la mère Isabelle-des-Anges ; le couvent de
' OEworesdeBérulleffi, 1228, sept leUres à madame Acarie.
•Hervé, p. 334.
90 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
Burgos donna la mère Isabelle-de-Saint-Paul.
Les raères Anne-de-Saint-Barthéleiny et Léo-
nore-de-Saint-Bernard quittèrent Avila , où ,
quarante-deux ans auparavant, sainte Thérèse
avait établi une maison-modèle pour les Car-
mélites, tandis que, inspiré par elle, saint Jean-
de-la-Croix réformait les Carmes.
On aime à lire chez les biographes de Bé-
rulle le naïf récit de la sortie d'Espagne des
religieuses Carmélites , qu'accompagnaient
quelques dames françaises, et les péripéties de
leur voyage jusqu'à la frontière. Cette narra-
tion, qui a toute la grâce d'une légende, en
reflète aussi tout le merveilleux.
€ Les six religieuses allaient seules dans un
carrosse à part, et les dames françaises seules
dans un autre. Ainsi ces saintes filles, n'ayant
ni hommes ni femmes parmi leur petit trou-
peau, gardaient en quelque façon, et autant
qu'elles pouvaient, la clôture au milieu de la
campagne même et par les chemins. Une seule
LES CARMÉLITES. 91
fois, M. de Bérulle quitta son cheval et entra
dans le carrosse des dames françaises, afin de
les assurer dans la crainte où elles étaient au
passage d'un torrent, et, refusant la commo*
dite et la douceur qu'il eût pu trouver en leur
compagnie et en leur conversation, il ne voulut
entrer en société avec elles que pour les pei-
nes et les périls. En effet , le péril fut assez
grand, et le carrosse se trouvant au fort de
l'eau, fut tellement emporté et renversé que
l'une des deux portières était en bas et l'autre
en haut. Néanmoins elles crurent que sa pré-
sence ne leur avait pas été inutile... Les Mères
coururent en outre un très-grand danger^ à
l'entrée de la Biscaye, par l'imprudence des
hommes et la malice dès démons, et il n'y eut
que la bonté de Dieu qui les en garantit. Elles
étaient dans leur carrosse tout attelé , proche
d'un pont qui n'avait pas de garde-fous, et qui
est fait pour joindre deux montagnes, lesquel-
les sont séparées par un. grand précipice qui
92 LE CARDINAL DE BEROLLE.
se trouve entre deux. Et voilà que le cocher,
qui ce jour-là n'avait pas été des plus sobres ,
ayant touché les mulets avant que d'être sur
son siège, ils emportèrent le carrosse avec une
telle impétuosité et dans-un tel désordre, que
les deux roues d'un côté ayant perdu terre,
étaient toutes sur le précipice et hors du pont,
et qu'il semblait que le chariot de ces saintes
filles d'Elie, devenu semblable à celui d'Elie
même , volât comme le sien en l'air et sans
appui. Quelques-uns des Français qui n'é-
taient pas loin de là, et qui ne marchaient pas
encore, les virent en cet état, et ils en furent
tellement effrayés qu'ils se jetèrent à genoux,
et, faisant un grand cri, demandèrent secours
et miséricorde au ciel. Mais ils en eussent bien
fait davantage s'ils-eussent vu la même chose
que la sœur 4nne-de-Saint-Barthélemy : car
elle aperçut au même instant une troupe de
démons qui, forcenés de dépit et de rage con-
tre cette pieuse entreprise, se pendaient aux
LES CARMÉLITES. 9^
roues, et qui tâchaient de précipiter au fond
de cet abîme cette sainte colonie de la mère de
Dieu. Mais cette grande princesse, qui, plus
terrible qu'une armée rangée en bataille, assu-
jettit les puissances mêmes des enfers, fit que,
malgré leurs efforts, le carrosse demeura droit
et suspendu de la sorte le long du pont, comme
si les roues eussent été animées;... ou plutôt
ces bienheureux esprits, qui traînent le cha-
riotdu Seigneur, soutinrent celui de ces bonnes
âmes, et, par Tordre de leur grande reine, Içs
défendirent contre les esprits malins ^ »
Arrivé à Bordeaux, Bérulle se détacha de la
petite troupe qu'il conduisait, pour aller à Fon-
tainebleau offrir ses hommages à Henri IV.
Les religieuses, de leur côté, s'acheminèrent
vers Paris, où elles firent leur entrée le 15 oc-
tobre. La duchesse de Longueville et la prin-
cesse d'Estouteville sa sœur, la marquise de
, Habert/p. 274 et f uW.
94 LI CARDINAL DS BBRDLLK.
Bréauté, madame Âcarie et ses trois filles
vinrent les recevoir au pont Notre-Dame, et,
de là, tout le cortège se rendit à Saint-Denis ,
où ces pieuses femmes mirent le Carmel fran-
çais sous la protection du patron de Paris. Le
lendemain, elles communièrent à Montmartre,
dans la chapelle des Martyrs, et ce ne fut que
le 17 octobre qu* elles s'installèrent dans leur
couvent.
UOrdre se formait à peine, et cependant il
comptait tléjà, outre madame Acarie et ses
filles, des personnes telles que mademoiselle
Dubois de Fontaines, sœur Madeleine^de-
Saint-Joseph ; la belle marquise de Bréauté,
sœur Marie-de- Jésus ; mademoiselle Lancri de
Bains , Marie-Madeleine-de- Jésus ; made*
moiselle de Bellefonds, sœur Agnès -de -
Jésus-Maria, qui, toutes les quatre, furent
prieures; mademoiselle de Cossé-Brissac ,
sœur Angélique - de - la - Trinité ; madame
de BéruUe enfin , sœur Anne-des-Anges ,
LES CARMÉLITES. 96
qui voulut achever ses jours sous la conduite
de son fils.
Bérulle, en effet, présidait à la direction du
couvent, auquel il avait donné le nom de cou-
vent de rincarnation, à cause de sa dévotion
particulière au mystère que ce nom rappelle.
Rien ne surpassait sa tendresse pour cette
communauté. En 16C6 la peste désolait Paris;
en vain le pressa-t-on de quitter la capitale :
« Je suis le pasteur des Carmélites, répondit -
il, et je dois sacrifier ma vie pour mes ouail*
les. » Et lorsque bientôt le Garmel grandissant
eut en France de nombreuses maisons, il mit
à les visiter toutes la plus égale et la plus
entière sollicitude. Aussi TOrdre prospérait-il
de jour en jour davantage, quand de déplo-
rables compétitions vinrent en compromettre
sinon l'existence , du moins le développe-
ment.
En 1610, des Carmes italiens, de 1a con-,
grégation d'Élie, furent reçus en France, au
96 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
faubourg Saint-Germain, dans les bâtiments
que leur fit préparer sire Nicolas Vivien, maî-
tre des comptes, et qu'occupent aujourd'hui ,
rue de Vaugirard, des frères Prêcheurs et les
jeunes prêtres d'une école normale ecclésiasii-
que. Une fois établis, les Carmes réclamèrent
vivement, comme un droit, la direction des
Carmélites. Ils n'hésitèrent même pas à forti-
fier par de sourdes menées leurs prétentions
ouvertes. En conséquence, cinq couvents, ceux
de Saintes, de Limoges, de Bourges et les
deux couvents de Bordeaux, entrèrent en ré-
volte contre M. de Bérulle, leur légitime et
canonique supérieur*. Le pouvoir séculier dut
intervenir. Louis XIII, qui se trouvait pour
lors occupé à réduire le Béarn, se rendit en
personne de Nérac à Bordeaux, et, sur ses
* Cf. Œuvres de Bérulle^ p. 1131. Lelire aux religieuses
de l'Ordre du Mont-Carmel résidâmes à Bordeaux et persé-
Yérantes en Tuniié de TOrdre et en l'obéisî^anee de leurs
supérieurs, au milieu de celles qui oni voulu s'en séparer.
LIS CARMiLlTlS. 97
ordres, le sieur de Machault, maître des re-
quêtes» assisté du prévôt de Thôtel, accom^
pagna les délégués des commissaires aposto-
liques, qui firent ouvrir les couvents par la
force.
Vaincus, mais non déconcertés, les Carmes
eurent recours à d'autres manœuvres, lis in-
criminèrent comme hétérodoxes des Formvtes
d'élévation à Dieu et à la Vierge que Bérulle
avait rédigées à l'usage des Carmélites, et ré-
pandirent partout qu'il leur en imposait l'ac-
ceptation comme une sorte de quatrième
vœu. Pressé par ses amis, Bérulle, pour se
justifier, composa le Traité des grandeurs de
Jésus ^ traité admirable, qu'Urbain VIll ne
pouvait lire sans ravissement, et dont il appe-
lait l'auteur V Apôtre du Verbe incarné ^
1 Œuvres île Bérulle, p. 123. — Discours de Téuil et de»
grandeurs de Jésus^ par Tunion ineffable d«la Divinité avec
riiumanité, et de la dépendance et servitude qui lui est
due et ù sa très-suinte Mère, ensuite de cel étal admirable,
M
98 LE Cardinal db bérille.
Ce Traité était dédié à Louis XIII.
BéruUe commençait par rappeler au roi
les événemeuts heureux ou tragiques qui
avaient préparé son avènement au trône;
l'abjuration de Henri IV, son divorce avec
Marguerite de Valois, approuvé par la cour
de Rome, précédé de la mort prématurée de la
duchesse de Beaufort , suivi de son mariage
avec Marie de Médicîs, et peu d* années après,
de la régence de la reine mère,
« Sîre, disail-il, combien y avait-il d'obsta-
cles, et à votre Naissance et à votre grandeur?
Et qui tes a levés? C'est Dieu, Sire, qui tes a
franchis pour vous, et non pas vous. L'hérésie
semblait éteindre en la personne du feu roiies
bénédictions du ciel et de la terre, et le priver
de l'héritage de saint Louis et vous en priver
en lui. Dieu le tire de l'erreur, le met en son
—Dédiés an Roi. Ensemble le narré de ce qui s*est passé
sur le sujet d'un papier de dévotion, ici inséré avec les ap-
probations.
LES GARMÉLmS. 99
Église, le rend pacifique en son royaume; et,
en sa personne, vous fait ses faveurs aussi bien
qu'à lui, voire plus qu'à lui ; puisque vous en
jouissez plus doucement, plus heureusennent,
et conime nous espérons, plus longuement que
lui. Ce grand prince était lié depuis vingt ans
à une princesse qui était peu capable de don-
ner des enfants au roi et des rois à la France.
11 lève cet empêchement parla voix de l'Église.
D'autres affections divertissent son cœur du
conseil de Dieu sûr lui et sur vous. Cet ob-
stacle est levé par mort inopinée. Et des cen-
dres de cet amour infortuné, Dieu fait naître
les ressources de cet État, la bénédiction de
la France, et la gloire de larace d6 saintLouis,
par le conseil d'une nouvelle alliance préparée
du cfel, pour donner naissance à Votre Ma-
jesté La reine votre mère est la co-
lombe qui vous porte en son avènement, comme
un rameau d'olive et un signe de paix à l'Etat
de la France. Et comme si le feu roi ne vivait
100 LB CARDhNAL DE BÉRULLE.
sur la terre que pour vous consigner son
royaume el sa grandeur, Dieu l'appelle à soi,
coupant le fil de sa vie, aussitôt que vous pou-
vez occuper son trône et son siège royal *. »
Cette considération d'une conduite toute pro-
videntielle des faits amenait Bérulle à retracer
à Louis XI II les devoirs des rois : « Ce n'est
ni la force, ajoutait-il, ni la violence qui fait ré-
gner les rois ; mais c'est l'ordonnance du ciel
qui les fait régner et la grâce du ciel qui les •
fait bien régner... Si à cette aune sont mesurés
les rois, que feront-ils? que deviendront-ils?
Que répondront les rois qui se noient dans les
délices, qui suivent leurs passions et veulent
que leurs peuples les suivent? qui troublent
leur État et en font un chaos de confusion pour
assujettir leurs sujets à leurs vouloirs et mou-
vements déréglés? qui croient que leur gran^
deur consiste à pouvoir el à faire tout ce qu'on
veut^ au lieu que la vraie grandeur est à vom-
(JEuvm de Bérulle, p. 124.
LES CARMÉLITES. 10 I
loir ce qu'on doit. C'est Dieu qui fait les rois
à son image et semblance. C'est Dieu qui fait
les rois et leur donne puissance sur son peuple :
et qui les fait rois pour sa gloire, et non pour
leurs passions. Aussi Dieu veut qu'ils régnent
pour lui, et non pour eux. Dieu veut régner
par eux, comme par les plus nobles instru-
ments de sa gloire : ou veut régner sur eux
faisant paraître sa grandeur en leur abaisse-
ment, et son ire en leur châtiment, suivant ce
foudre et cet oracle de T Église : potentes pa-
tenter tormenta patientur *. »
Complétons ces citations de la dédicace au
roi par un dernier passage, où Fauteur a su
rappeler la propagation du christianisme
avec des traits frappants de poésie et de gran-
deur :
« Les histoires de tous les siècles et de
tous les pays sont ouvertes ; les annales de tous
1 Œuvrêi de BérulU.i^. i27.
102 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
les rois sont connues; les conquêtes de tous les
empires sont rapportées par les grands au-
teurs ; qu'y a-t-il qui soit digne d'en appro-
cher? Ici nous voyons l'empire de l'univers,
. et l'empire éternel, établi par de pauvres
pêcheurs, muets comme poissons, d'entre
lesquels ils sont tirés ; et nous voyons dans les
rets de ces pêcheurs, les savants, les orateurs,
les monarques du monde ; nous voyons douze
pauvres pêcheurs, sans science et sans élo-
. quence; sans fmance et sans puissance; sans
cabale et sans prudence ; sans armée et sans
violence ; soumettre le monde à Jésuâ, et le
lui soumettre en peu d'années et le lui sou-
mettre en pâtissant, et en enseignant à pâtir,
en mourant et en enseignant à mourir. Et les
empires quenousvoyons et exaltons ne sontque
petits restes de leurs exploits, et petits éclats
de leurs conquêtes. Car le théâtre de l'exercice
de ces pauvres pêcheurs, c'est le rond de la
terre \ les bornes de leurs victoires sont la fin
LES CARMÉLITES. 103
du monde, et leurs armes sont leurs simples
paroles, qui se répandent partout. En l'orient,
en l'occident, au septentrion et au raidi ; dana
l'Asie, dans l'Afrique, dans l'Europe leurs pas
sont reconnus, et comme adorés* Et ainsi d'un,
pôle à l'autre, et d'un soleil à l'autre, ilfl
étendent et dilatent le nom, le sceptre et
l'empire de Jésus^ avec étonnement, et enfin
avec obéissance de l'empire romain. Et pour
marque de triomphe, Rome, la capitale de
l'empire romain, par la puissance de la croix,
devient la capitale de l'empire de Jésus , et
plus étendue en son pouvoir par la religion,
que parles légions : la croix, la souffrance et
la paix deJésus^ lui acquièrent un plus grand
empire en peu d'années, que les aigles, les
prouesses, et les armées romaines en sept cents
ans, et de pauvres pêcheurs font une plus
grande conquête que les César, les Pon\pée et
les Scipion. Et ce qui est digne de considé-
ration particulière, au lieu que les empires de
401- LE CARDINAL DE BÉRiJLLE.
la terre ont commencé en Torient, et sont
venus fondre en l'occident; cet empire du ciel
s'établit en Toccident comme un empire^ qui
ayant son siège en Toccidenl de cette vie ,
aboutit au vrai orient^ c'est-à-dire, à Torient
de l'éternité *. »
Imprimé en 162^ cet écrit de Bérulle fut
publié Tannée suivante et ne trouva pas de
contradicteurs. Cependant les tribulations du
saint prêtre n'étaient point à leur terme. Les
Jésuites que Bérulle lui-même avait introduits
chez les Carmélites en demandèrent à leur
tour la direction. De là des difficultés inextrica-
bles. Soutenues par les Pères, encouragéesà la
rébellion par les Carmélites espagnoles, qui,
dès 1607, avaient suivi la mère Anne-de-Jésus
à Bruxelles, où elles fondèrent, grâce à la pro-
tection de l'infante Isabelle, le premier cou-
vent des Carmélites de Flandre, les religieuses
^ OBuvrêi de Bérulle, p. MO.
LES CARMÉLITES. 405
récalcitrantes ne gardèrent plus de mesure.
Celles de Saintes, en particulier, soutinrent un
véritable siège. Vainement le pape Gré-
goire XV, par un bref du 22 septembre 1622,
avait-il confirn>é à M. de Bérulle le titre de
visiteur à perpétuité des Carmélites , que
Paul V lui avait reconnu enl6i/i. Elles refu-
sèrent d* obtempérer à la décision du Souverain-
Pontife, et on dut forcer les tours et les portes
du couvent. Une fois cet obstacle franchi ,
les archers se croyaient maîtres de la place ;
mais à leur grand étonnement, ils trouvèrent
les Carmélites retranchées derrière des fasH:
cines, et lorsque cette fragile muraille eut été
renversée, il leur fallut attaquer un second
rempart formé de tonneaux remplis de terre.
La supérieure s'était liée à huit de ses reli-
gieuses par des chaînes d'argent, pour marquer
de la sorte, qu'elles étaient indissolublement
unies dans leur résistance.
Les Carmélites de Morlaix essayèrent de
4 06 LE CARDINAL DE BÉRULLE .
renouveler le& scènes de Saintes; mais un
bref du 20 décembre 1623 , émané d'Ur-
bain VIII, étouffa les derniers germes de ces
scandaleuses dissensions , et Bérulle sortit
vainqueur d'une lutte où son repos avait été
troublé, sa réputation déchirée, son œuvre
mise en péril. Car, évidemment, l'établis-
sement des Carmélites eût été menacé de
ruine si, dès le début, il ava.it été soustrait à la
direction de ses fondateurs. Au contraire, sous
leur discipline salutaire, animé d'un même
esprit, conduit par une même main, le Carmel
prit en peu de temps une extension considé-
rable. En 1629, l'année de la mort de Bé-
rulle, il avait en France quarante-trois mai-
sons, et en 1668 il comptait jusqu'à soixante-
trois couvents.
Quel mobile avait donc soutenu Bérulle dans
la pénible lutte où il s'engagea? Était-ce par
des vues personnelles qu'il avait refusé de se
départir de l'emploi de visiteur des Carmélites?
LES CARMÉLITES. 4 07
DèsquMI le put, il transmit cette charge au P.dc
Condren, qui la résigna lui-même en 1634,
avec clause expresse qu'elle ne serait acceptée
par aucun membre de l'Ordre, sous peine do
déchéance. En outre, on peut en croire Bérullo
sur parole quand il affirme t qu'il avait dans
cette œuvre plus de ctoix que d'intérêts » La
fermeté de sa conduite vint de la solidité de
son esprit, et sa constance fut delà conviction.
BéruUe se sentait choisi de Dieu pour re-
mettre le catholicisme en honneur, détruire le
schisme, éclairer les intelligences des lumières
de la foi^ et contribuer par là , d'une manière
efficace, à l'apaisement des discordes civiles
et à la restauration de l'autorité. Comme tous
les pieux personnages qui illustrèrent son
époque, il ne cessa de proposer à ses travaux
un double but : la sanctification des âmes et la
grandeur de la patrie. Voilà pourquoi il retint
^ Lettre du 10 juillet 4623.
4 08 LE CARDINAL DB BÉRDLLE.
le gouvernement du Carmel, qui, sans lui,
n'eût pas jeté en France d'aussi profondes
racines, ni porté autant de fruits. « Vous louez
Dieu , écrivait BéruUe aux Carmélites, pour
le ciel et pour la terre ; pour les créatures
animées et inanimées; pour les chrétiens et infi-
dèles; pour les catholiques et hérétiques; pour
les élus et les réprouvés; pour l'enfer même *. »
Ainsi, grâce à sa persévérance et à ses soins,
il n'est pas une seule de nos provinces qui
n'ait eu sous les yeux le spectacle instructif de
ces sublimes créatures qui prient pour ceux
qui ne prient pas, dontl'angélique pureté sert
ici-bas de rançon à la corruption du grand
nombre, qui, dans l'obscurité du cloître et la
petitesse des détails, offrent du moins l'inalté-
rable modèle d'une abnégation et d'un hé-
roïsme qui suffiraient aux plus grandes choses.
* Œuvres de BéruUe, M 27. — Cf. Leilres adressées aux
religieuses Carméliles , p. 783, 789, SI3, 829, 933, 971,
1013, 1098, il2i, 1137.
' , LES CARMÉLITES. 409
L'établissement des Carmélites en France
ne fut pas d'ailleurs l'œuvre principale de
BéruUe. Son nom se rattache, avant tout, à la
fondation de l'Oratoire.
4 08 LE CAIDIML DI BÛULLI.
le gouvernement du Carmel , qui , sans lui «
n^eût pas jeté en France d^aussi profondes
racines, ni porté autant de fruits. « Vous louez
Dieu , écrivait Bérulle aux Carmélites, pour
le ciel et pour la terre ; pour les créatures
animées et inanimées; pour les chrétiens et infi-
dèles; pour les catholiques et hérétiques; pour
les élus et les réprouvés; pour Tenfer même *. •
Ainsi, grâce à sa persévérance et à ses soins,
il n'est pas une seule de nos provinces qui
n'ait eu sous les yeux le spectacle instructif de
ces sublimes créatures qui prient pour ceux
qui ne prient pas, dontTangélique pureté sert
ici-bas de rançon à la corruption du grand
nombre, qui, dans Tobscurité du cloître et la
petitesse des détails, offrent du moins l'inalté-
rable modèle d'une abnégation et d'un hé-
roïsme qui suffiraient aux plus grandes choses.
* Œuvres de BéruUef 1127. — Cf. Leilres adressées aux
religieuses Camiéliles , p. 783, 789, Si3, 829, 953, 971,
1013, 1098, 1121, 1137.
' , LES CARMÉLITES. 409
L'établissement des Carmélites en France
ne fut pas d'ailleurs l'œuvre principale de
BéruUe. Son nom se rattache, avant tout, à la
fondation de l'Oratoire.
IV
LORATOIRE.
Saint Charles Borromée, saint Philippe de Néri et César
de Bas. — Institution de l'Oratoire en France. — Régime
intérieur. — Opposition de la Compagnie de Jésus. — Pro-
pagation de l'Oratoire. ^Jlf Portai jDour la direction des
supérieurs.
Dès 15&6, les Pères du Concile de Trente
avaient reconnu, qu'afmde guérir les maux du
clergé , il fallait former une nouvelle généra-
tion de ministres des autels» et, pour cela,
ouvrir à la jeunesse non plus seulement des
académies savantes, mais des séminaires\ Leur
conseil avait été entendu. En exécution du dé-
cret qu'ils rendirent, saint Charles Borromée
^ Décret. Condl. Trid. de Reform Sess. ^3, ch. xvtii.
H 4 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
fondait des séminaires dans son diocèse de
Milan. Ému aussi peut-être par cette puis-
sante exhortation, saint Philippe de Néri, « ce
prêtre si transporté de l'amour de Dieu, dont
le zèle était si grand et si vaste, que le monde
entier était trop petit pour l'étendue de son
cœur, pendant que son cœur même était trop
petit pour l'immensité de son amour \ » saint
Philippe de Néri réunit, en 1550, déjeunes
ecclésiastiques qui partageaient avec lui le soin
d'instruire les enfants et qui furent nommés
Oratoriens , parce qu'ils se plaçaient devant
rËgli»e pour appeler le peuple à la prière %
^Bossuet, t. XI, p. 476,
î Cf. Œuvres de Béruile, p. \ 291 , lettre CLXV. « En ceUe
petite congrégation, nous honorons et faisons la fête de saint
Philippe de Néri, comme Tun de ceux doni il a plu à Dieu
se servir entre les prêtres de ce siècle pour renouveler
Tétat et la grâce tle la prêtrise, et comme éminent en celle
profession. »
/&., p. 1248, lettre CXXI. « Je vous prie de mander par
toutes les maisons, comme nous estimons être de notre devoir
d'honorer saint Charles en qualité d*un des saints princi-
paux et tutélaires de notre petite congrégation , comme
L^ORATOIRE. 4 45
De pareilles institutions n'étaient pas moins
nécessaires à la France qu'à l'Italie. Et déjà
en 159a, César de Bus créait à Avignon une
congrégation de prêtres, qui, voués d'abord à
ayant ea en ce siècle Tesprit de direclion et perfection tu
regard de Félat ecclésiastique et en grande éminence. »
Ib. p. 4304. Lettre à la reine, mère da roi, présentée en
Tannée 4645, 3 novembre, pour lui offrir et dédier la Vie de
saint Charles Borromée, traduite par un prêtre de TOratoire de
Jésus-Christ. « Lanaissance de V. M. et son extraction tous
fai( parente d'un grand saint. Alliance trè»-heureuse et très-
honorable ! C'est le grand et illustre cardinal Borromée ,
romemelit rare, le fondement solide et la lumière tive de
ritalie en notre siècle !
« J*eslime que cet ouvrage ne sera point inutile à notre
France. Ses préUts y verront un prince de rËgliset un ar-
chevêque et cardinal tout ensemble, plus orné de vertus que
du pourpre qui Fenvironnait en sa vie , que même des mi>-
racles qui font suivi après sa mort. Prélat humble en sa
grandeur, et austère dans les délices de la cour, rare en
piété envers Dieu , et singulier en respect vers le Saint-
Siège; ardent au salut des âmes et insatiable en la soif de la
gloire de Dieu ; fort et constant dedans Tadversité ; modéré
et retenu dedans la prospérité Nos prétendus réformés
qui font partie, et parti en cet État, verront ce prélat jeune
et en la fleur de son &ge, inopinément assailli d^un monstre
dMmpudidté par l'artifice d'autrui, sortir de ce rencontre
comme un autre Joseph, à la confusion de Satan et de cette
femm&impudique, étonnée de la faiblesse de ses attraits et de
la force de cette &me constante, pure et sainte. Bien loin des
a 6 LE CARDliNAL DB BÉKULLE.
rinstruction des enfants de la cannpagne, oc-
cupèrent bientôt de nombreux collèges sous le
nom de Pères de la Doctrine chrétienne, ou
Doctrinaires. Mais il fallait plus encore; il
fallait, pour introduire au sein du Clergé une
réforme utile, établir un Ordre qui ajoutât à
Pexemple de ses vertus Tautorité que donne
la science, et qui, distinct du siècle par son es-
prit, y fût mêlé par ses dévoies. L'Ordre de
rOratoire offrait des convenances particulières
pour Texécution d'un pareil dessein, et M. de
Bérulle apparaissait à tous comme Thomme
unique qui le pût réaliser. Aussi ne cessait-on
de le presser sur cet objet.
« Il y a longtemps, écrivait en 1606 ma-
effets prodigieux d*un Luther , qui en un âge plus avancé ,
agité des fureurs et des flammes de sa chair , comme un
taureau indompté, rompt la barrière de son cloître et de ses
doubles vœux pour se lier publiquement à une nonain, par
un double inceste et sacrilège ; et donner commencement et
conduite à son Eglise réformée, par les enthousiasmes de cet
amour infâme et impudique, digne des flammes temporelles
et étemelles. «
L^OIATOIRK. 447
dame Acarie au père Cotton , que je presse
M, de Bérulle d'entreprendre cet établisse-
ment « et il ne veut pas le faire ; mais il Taut
qu'il le fasse. Âidez-moi à Ten persuader. >
François de Sales, le chancelier de Sillery, à
qui Baronius, général de TOratoire, avait
inspiré une véritable admiration de l'Ordre,
joignirent leurs instances à celles de madame
Acarie. Le cardinal de Joyeuse mettait à la
disposition de Bérulle une somme considérable.
La marquise de Meignelay déclarait ne désirer
rien tant que de consacrer à cette œuvre toute
sa fortune, tandis que son frère» M. de Gondi,
évéque de Paris, témoignait hautement en
attendre l'exécution. Enfin la reine régente,
Marie de Médicis, promettait sa protection et
ses encouragements, continuant de la sorte la
propagande religieuse qu'elle avait, depuis
longtemps, commencée ^
1 c Cependant comme la reine s'emploie à tenir les héréti-
ques dans les bornes de leur devoir, elle fortifiait la religion et
7.
118 LE CARDINAL DB BÉRULLE.
Après plusieurs années de résistance, Bé-
rulle dut céder ou plutôt obéir. Mais il aurait
voulu du moins décliner la responsabilité de
la direction et sollicita tour à tour François
de Sales et le docteur Gallemant de se mettre
à la tête de la communauté. François de Sales,
depuis peu évéque de Genève, s'excusa sur ses
devoirs ; Gallemant sur son âge. Obligé ainsi
de se charger lui-même d'un gouvernement
qu'il redoutait, Bérulle ne songea plus qa*à
donner à l'Ordre une constitution qui en assu-
rât la perpétuité et l'influence pour le bien des
âmes.
Disposition notable et profondément sensée
le culte de Dieu par rélablissement de plusieurs congréga-
tions de religieux réformé» dans la ville de Paris. Les Car-
mes déchaussés furent établis au faubourg Saint-Grerniain ;
les Jacobins réformés au faubourg Saini-Honoré ; le noviciat
des Capucins et un monastère d^Ursulioes au faubourg Saint-
Jacques ; de sorte qu'on pouvait dire que le vrai siècle de
saint Louis était revenu, qui commença à peupler ce royaume
de maisons religieuses. » Histoire de la Mère et du Fils^ 1. 1,
p. 237.
l'oiatoire. 4^9
de cet éminent esprit! Tandis que trop sou-
vent les fondateurs d*Ordres semblent avoir
à cœur d'imprimer à leurs instituts une mar-
que qui leur soit propre, Bérulle préférait de
beaucoup aux sentiers qu'on se trace à soi*
mfime la grande route de la tradition. Il 8*en-
quérait de ce qui s'était pratiqué avant lui et
tournait son zèle à mieux faire que ses prédé-
cesseurs, mais non point à faire autrement.
Par conséquent , de même qu'il n'avait rien
oégligé pour que les Carmélites espagnoles
Tinssent communiquer au Garmel français l'es-
prit de sainte Thérèse, il s'efforça d'attirer au
nouvel Oratoire quelques disciples de saint
Philippe de Néri. Cette tentative avorta, Diri-
geant alors ses vues d'un autre côté, il essaya
de se recruter parmi les Doctrinaires. Mais un
nouvel échec le détermina à prendre décidé-
ment et isolément un parti.
H loua donc au faubourg Sain t- Jacques l' hô-
tel du Petitr-Bourbon, qui occupait une partie
420 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
du terrain où l*on bâtit depuis le Yal-de-Grâce.
C'était rester dans le voisinage de ses chères
Carmélites* Ce fut là que le H novembre
1611, s'établirent avecM« de Bérulle, sous le
titre de Prêtres de l'Oratoire de Jésus, Jean
Bence de Rouen , Jacques Gastaud de Niort,
tous les deux docteurs de Sorbonne ; Paul Mé-
tézeau de Dreux, François Bourgoing, bache-
liers de la même Faculté, et P. Caron, qui se
démit de sa cure de Beaumont. Au mois de
décembre de la même année , des lettres pa-
tentes déclaraient la maison de fondation
royale; le 2 janvier 1612, ces lettres étaient
enregistrées au Parlement, et le 18 octobre
i'évéque de Paris donnait son approbation.
Restait à obtenir de Rome une bulle d'in-
stitution. Alors commencèrent les embarras
et les lenteurs.
M. de Bérulle, voulant concilier l'obéis-
sance qui convient à des prêtres avec la liberté
nécessaire à un Ordre séculier, demandait que»
L ORATOIBB* 4 SI
pour l*extérieur, les membres de i*Oratoire
fussent soumis aux évêques, mais que, pour
riutérieur, ils ne relevassent que du pape. De
plus, FOratoire de France différait de FOrji^
toire d*Italie sur un point essentiel. Car, tan*
dis que les maisons des Oratoriens étaient en
Italie indépendantes les unes des autres, elles
ne devaient former en France qu'un seul et
même corps. La Cour romaine ne laissa pas
que d'incidenter beaucoup. Mais M. de Sout-
phour, qui représentait auprès du Souverain-
Pontife les intérêts de FOratoire, finit par lever
les obstacles , et Paul Y expédia la bulle le
it> mai 1613. 11 accordait même au fondateur
pleine liberté de rédiger le règlement de FOi^
dre, sauf ratification ultérieure du Saint-
Siège.
En effet, M. de Bérulle, dont Fhabitude était
de ne rien précipiter^ s'était contenté jusqu'a-
lors de donner quelques conseils et quelques
préceptes généraux aux prêtres qui s'étaient
4S8 LE CARDINAL DB BÉRULLE.
réunis à lui. Ce sont les. mêmes généralités
pieuses que Ton trouve reproduites dans le plan
de direction qu'il soumit d*abordÀ M. de P8J*is,
et ensuite au pape, t L*état ecclésiastique, y
diiait^ily sacré dans son origine, et source fé-
conde de toute sainteté dans TËglise, se trouve
par le malheur des temps ouvert au lui^e, à
Fambition et à Toisiveté. Pour remédier à ces
maux, il faut que les membres de la congré-
gation de rOratoire fassent profession d'une
grande simplicité dans Tusage des biens de ce
monde, d'un renoncement parfait aux béné-
fices ecclésiastiques, et d'un zèle à toute
épreuve dans l'exercice des fonctions sacer-
dotales \ i Mais à mesure que l'Ordre acqué-
rait de la consistance , il était nécessaire d'en
venir à de plus exactes précisions.
M. de Bérulle établit donc que la Congré-
gation comprendrait deux espèces de mem-
' ^ Tabaraud, Histoire du cardinal de Bémlle, 1. 1, p. 474.
LOBATOIBB. 1 23
bres, dont les uns, formant le régime de TOr-*
dre, ne ceaseraient Jamais d'en faire partie ,
tandis que les autres, après s'être pénétrés,
par une fréquentation plus ou moins longue ,
de son esprit et de ses maximes, pourraient se
répandre dans le clergé et y accepter des béné-
fices ou des emplois. Ni les uns ni les autres
ne devaient être soumis à aucune espèce de
vcBux. Leur instituteur ne leur imposait que le
lien de la charité , considérant que dans le
mystère de Tlncarnation le lien de la nature
divine avec la nature humaine n'est autre
chose que Tamour du Verbe divin pour la na*
ture humaine* De là le nom à'antivotiitei qui
fut donné aux prêtres de l'Oratoire. Enfin Bé-^
rulle ne fixait point de temps pour le noviciat.
Jamais une aussi large part n'avait été faite,
dans une congrégation , & la liberté indivi*
duelle, mais jamais non plus on n'avait autant
compté sur ce que peuvent l'hundilité et la
sainteté. Au lieu d'abdiquer entre les maini»
m LE CARDINAL DK BÉRULLB.
d'un supérieur, chacun des membres de i'Or«
dre se dépouillait de soi-même par un culte
spécial de Jésus et une fervente dévotion à la
Vierge. N'était-ce pas comprendre à merveille
les secrets de la vie intérieure, et, au lieu de
diminuer la dépendance, n'était-ce pas Taffer*
mir que de ne point en placer le principe dans
une autorité purement humaine? Aussi ne voit-
on pas que la discipline ait fléchi dans l'Pra-
toire, par suite de son organisation. Loin de
là, on ne saurait nier que cette organisation
même n'ait été la principale cause de son ra-
pide développement.
En 1613, l'Ordre obtenait déjà des marques
de l'attention publique. < Sous le nom de Prê-
tres de l'Oratoire, lisait-on dans le Mercure^
8*est établie au faubourg Saint-Jacques une
nouvelle congrégation. Ce sont tous prêtres
ayant des commodités, et gens doctes qui vi«
vent en communauté comme religieux. La plus
grande partie du jour ils sont en prières et en
LORATOIRK. 1i5
méditations. Ils portent la soutane comme ie$
pi*êtres romains. Ils ont aussi un long man*
teau et un collet rabattu et non haussé comme
celui des Jésuites. Plusieurs ont loué cette con-
grégation, comme aussi est-elle louable, et
d'autres lui ont été contraires*. »
Les Pères de l'Oratoire (car BéruUe avait
substitué le nom de Pères à Tappellation trop
mondaine de Messieurs] se trouvaient alors au
nombre d'environ dix- huit. Leurs offices, qui
étaient suivis de deux instructions, chacune
d'une demir-heure, attiraient un nombreux
auditoire. Souvent même la reine-mère et le
roi y assistaient. Un nouveau local, plus spa-
cieux, plus rapproché du centre de la ville ,
devenait par conséquent nécessaire.
Après avoir un instant projeté d'occuper
l'hôtel de la Monnaie, Bérulle acquit en 1616,
rueSaint-Honoré, l'hôtel Du Bouchage, de
madame de Guise, sœur du cardinal de Joyeuse,
' Mercure de France, année 4643, p. 288. .
126 LE CARDINAL DB BÉRULLE.
L'Oratoire parut alors être à la mode. On s'y
pressait en foule, pour admirer la solennité
du service divin, la pompe des cérémonies, et
entendre des chœurs de voix, auxquels se ma-
riait d'une manière délicieuse la musique du
roi, ou celle du duc de Nevers, laquelle pas-
sait alors pour la meilleure de Paris. Les Pères
de l'Oratoire n'étaient plus appelés que les
Pères au beau chant. Qu'on ajoute à ces
attraits un peu profanes les succès qu'obte-
naient par leurs prédications les PP. Bour-
goîng, Métézeau, Hersent, Duchêne, Dorron,
Pasquier et Gibieuf , et l'on comprendra faci-
lement que la chapelle qui avait été primiti-
vement construite dut finir par être trop
étroite. M. de BéruUe eut donc à s'occuper
d'en faire bâtir une autre. Le duc de Mont*
bazon en posa la première pierre le 22 septem-
bre 16^31, au nom de Louis XIII, qui la dé-
clara chapelle du Louvre, en même temps qu'il
en reconnaissait les desservants chapelains du
l'oratoire. 427
roi. De tout rétablissement de la rue Saint-
Honoré eet édifice seul subsiste et retient en-
core le nom d'Oratoire. En faisant disparaî-
tre les b&timents dont elle était enveloppée,
le percemenC de la rue de Rivoli en a mis &
nu le sévère et élégant chevet.
Parvenu à ce degré de prospérité, l'Ora-
toire ne pouvait rester sans ennemis et sans
détracteurs, i Bien que les Pares de l'Ora-
toire fussent des personnes dont la doctrine et
la vie étaient connues telles qu'il ne se pou*
vait rien dire de contraire, toutefois l'envie, se
joignant à la médisance, tâcha de leur porter
nuisance par des vers et libelles; mais ce fu«
rent flots de calomnie, qui , après tous leurs
efforts, se rendirent en fumée \ »
La Faculté de théologie s'émut la première.
Elle avait supporté avec peine que quelques^
uns de ses élèves les plus distingués, tels que
* Mercure de France, année 4644, p. 2S6.
4^8 LE CAKDINAL du; BÉUULLE.
Claude Berlin et Ch. de Condren fussent en-
trés à l'Oratoire. Elle craignait surtout, dans
robtention des évêchés et la collation des
bénéfices, la concurrence des disciples du
P. de Bérulle. C'est pourquoi elle imagina de
destituer de leurs grades et privilèges tous
ceux qui se consacraient à l'Ordre de Saint-
Philippe de Néri. Richer, syndic de la Faculté,
développa cette proposition avec violence dans
une assemblée générale qui se tint le 1.7 mai
1613. Mais la maison de Navarre et presque
toute la Sorbonne opinèrent en faveur de
l'Oratoire. Il fut reconnu que le titre de doc-
teur n'était pas incompatible avec la qualité
de membre de l'Ordre.
Nous omettons quelques autres débats que
les Pères eurent à soutenir, et arrivons immé-
diatement à leurs démêlés avec les Jésuites.
Tant que M. de Bérulle n'avait été qu'un
simple prêtre, l'éminence de ses vertus, l'ar-
deur de son zèle, la prudence de ses conseils,
l'oratoieb. 499
n'avaient trouvé chez les Jésuites que des ad-
mirateurs. Les principaux d'entre eux, les
PP. Colton *, de Séguîran, de Suffren ne ces-
saient de lui prodiguer des témoignages de
leur estime; la Compagnie elle-même tout en-
tière s'avouait redevable et reconnaissante. En
effet, M. de Bérulle lui avait rendu d'impor^
tants services y lorsqu'on 159/i elle fut chassée
de France, et, depuis lors, il ne s'était pas
lassé de travailler à son rappel \ Mais cette
parfaite entente se tourna en hostilité^ le jour
où fut établi l'Oratoire. Car on ne saurait taire
que la Compagnie de Jésus vit dans l'Ordre
naissant un Ordre rival. Et cependant M. de
Bérullen^avait rien négligé pour ménager la sus-
ceptibilité de ses anciens amis. C'est ainsi qu'en
1602 il résista aux sollicitations de François de
* Cf. Œuvres de Bérulle, p. 4368. Deux leUres au Père
Gouon.
Cf. Recueil des lettres missives de Henri IV, l. VI, p. 182.
•—Réponse de Henri IV aux remontranees du Parlemenl sur
le rétablissement des Jésuites.
130 - LB CARDINAL DE BÉRULLE.
Sales, qui le pressait de fonder T Oratoire, afin
de ne point paraître profiter de Texil de la Com-
pagnie de Jésusy qui n*eut la liberté de reve-
nir en France qu'en 1604. « J*ai refusé, écri-
vait-il, dix ans durant au cardinal de Joyeuse
et au cardinal de Retz Tenoploi en Tinsti
d6 rOratoire, jusqu'à ce quMl leur ait plu de
me le faire ainsi ordonner par Sa Sainteté ^,9
Il n'entrait même pas dans le plan primitif qu'il
s'était tracé, de se charger d'aucun collège,
et le projet de constitution qu'il soumit au
pape exceptait nommément des fonctions dé
l'institut, c celles qui regardaient l'instruction
de la jeunesse et les belles-lettres, ou qui en-
gageaient ses sujets dans les grades, ou dans
une juridiction temporelle et contentieuse. •
Cette délicatesse de conduite , ces inoffen-
^ Œuvres de Bérulle, p. \ 323. Leltre au cardinal de Sainie-
Suzanne. « Il le remercie d'avoir protégé son innocence dans
une grande persécution qu*il avait soufferte efl France et k
Rome. »
L'ORATOm. 431
sives dispositions d'avenir ne purent empêcher
de fâcheux dissentiments.
Dans la lutte qu'il eut à soutenir, BéruUe
ne connut d'autres armes que la fermeté et la
patience. Il poursuivait activement son œuvre
sans se plaindre, ou s'il laissait échapper quel-
ques gémissements, c'était dans le secret et
l'intimité ^ c II y a quatre ans, écrivait-il à
un de ses confrères de Nantes, que je suis per-
sécuté criminellement aux mœurs et à la doc-
trine, par ceux-là mêmes qui me devaient, ce
semble, quelque défense, non-seulement par
les lois de la charité chrétienne, mais encore
par le devoir d'une reconnaissance particu-^
lière. Béni soit Dieu qui permet que ceux-là
se plaignent qui , à mon avis , sont les cou-
pables! »
L'opposition des Jésuites fut toutefois im-
* Voir cependant une lettre de Bénille ^ Richelieti. Tabt-
raud, 1. 1, p. 445.
432 LE CAHDINAL DB BiiOLLB.
poifisante à arrêter les progrès de l^Oratoire.
A partir de 1615, où l'Ordre eut à Dieppe son
premier collège , il se propagea par toute la
France avec une incroyable rapidité. Luçon,
Bourges, Limoges, Nantes, Lyon, Mâcon,
Troyes, Langres, Nancy, Rouen, Orléans, Sau-
mur demandèrent des Pères de l'Oratoire. En
1619 tout le Midi leur appartint par suite de
la réunion du P. Roroillon , chef des Doctri-
naires, qui s'étaient refusés à faire les vœux
qu'exigeait César de Bus*. Les pays étran-
gers eux-mêmes voulurent posséder de tels
honmaes, professeurs instruits, prédicateurs
écoutés, administrateurs discrets et intelli-
gents ^ Les Oratoriens furent donc appelés à
i Cf. Œuvres de Bertille, p. 1239, lelire CXI, sur le bref
d*uiMon des maisons de TOraloire de la Provence avec \i
congrégalion de FOiatoire de Jésus.
* Cf. Bossuet, t. Xf, p. 473. Oraison funèbre du P. Bour-
going. « Celle vénérable Compagnie esl commencée entre
ses mains; il est un des quatre premiers sur lesquels son
inslilttleur en a posé les fondements; c'est lui-même qui Vtk
étendue dans \es principales villes de ce royaume. Que dis-je.
L'ORÀTOinB. f33
Louvain, à Madrid, en Savoie, dans la Fran-
che-Comté, qui dépendait alors de la maison
d'Autriche, et si en 1618, ils manquèrent un
établissement à Gonstantinople et un autre à
Jérusalem, ils eurent, la même année, cet in*
signe honneur que Louis XIII leur donnât
Tordre, et Paul V Tautorisation d'occuper à
Bome six places d'aumôniers dans Thôpital de
Saint-Louis. Il faut mentionner eniin la fon-
dation que le cardinal-archevêque de Rouen,
M. de Joyeuse, fit à Paris pour trente clercs,
qu'il plaça sous la direction des PP. Bour-
going et Bence, inaugurant de la sorte le ré-
tablissement des séminaires en France. Peu de
temps après, l'Ordre acquérait, pour la même
destination , Notre-Dame-des-Vertus, dans le
de ce royaume? Nos voisins lui tendenl les bras ; les évêque«
des Pays-Bas rappellent ; et ces provinces florissantes lui doi-
vent rétablissement de tant déniaisons qui ont consolé leurs
pauvres, humilié leurs riches, instruit leurs peuples, sanc-
tifié leurs prêtres, et répandu bien loin aux environs la bonne
odeur de rÉv:.ngiIe. »
134 LE CARDINAL DE BÉRDLLB.
village d'Âubervilliers, et cette illustre mai-
son de saint Magloire, au faubourg Saint-
Jacques, où se formèrent tant de saints prêtres
et tant d'évêques^. < Allez, s'écriait Bossuet,
allez à cette maison où reposent les os du
grand saint Magloire; là dans Tair le plus pur
et le plus serein de la ville , un nombre infini
d'ecclésiastiques respire un air encore plus pur
de la discipline cléricale : ils se répandent dans
les diocèses, et portent partout l'esprit de l'E-
glise ^ f
Il y avait à peine quinze ans que l'Oratoire
était fondé, et déjà il comptait cent cinquante
établissements, collèges, séminaires ou maisons
de retraite. Sansdoute les circonstances avaient
été pour beaucoup dans cette rapide diffusion
de l'Ordre. Mais les lettres de direction, écrites
par Bérulle, témoignent assez que cesrésul-
1 Aujourd'hui les Sourds-Muets. Cf. V. Cousin , Madame
de Longueville, p. 86.
« Bossuet, t. XI, p. 480.
l'oratoire. 135
tats heureux furent, en grande partie, son pro-
pre ouvrage \
D'autre part, Bérulle sentit le besoin de com •
pléter son œuvre en réunissant en un corps de
doctrine les principes fondamentaux qui de-
vaient servir de règle à l'Oratoire. Son projet
était de conimencer par les devoirs des supé-
rieurs, comme étant destinés à diriger les mou-
vements de la Compagnie, de passer ensuite aux
devoirs des particuliers, suivant les différentes
fonctions qu'ils auraient à exercer, en y com-
prenant ceux des frères servants ; enfin , de
tracer des règlements pour les maisons d'in-
stitution et pour les maisons de retraite ^.
Ce fut pour atteindre ce but que, dans les
premiers mois de l'année 162/i, il rédigea le
Mémorial pour la direction des supérieurs. « Une
âme seule, disait-il aux supérieurs, pèse plus
* CL Œuvres de Bérulle, p. 961,1069, 1100,1238-1303.
— Lettres aux Pères de TOratoire.
* Tabaraud, Loc. cit., 1. 1, p. 271 .
1^ LE CARDINAL DE BÊRULLE.
devant Dieu que tout le monde. » — « Régir
une âme, c'est régir un monde ^ » Et pour-
suivant avec cette élévation de pensées, Bé-
rulle composait un écrit qui rappelle le Traité
des Devoirs, par saint Ambroise.
Mais ce n'était là qu'un préliminaire. Les né-
gociations où l'employa la cour jusqu'à la fin
de sa vie l'empéchèreut de mettre la dernière
main à cet important ouvrage.
* Œuvres de B milles p. 645.
V
lît NCGeCIATIONS.
BéruUe employé par Henri IV. — II réconcilie Marie de
Médicis et Louis XIII. — Ses premières relations avec
Richelieu— Différend de la Val teline.— Mariage d'Hen-
riette de France et de Charles I«^ — Bérulle en Angle-
terre. — Pieuses imprudences. — Retour de Bérulle en
France. — Lettres de direction à la reine d'Angleterre.—
Traité de Monçon.— La Sorbonne et le livre de SantareU
Nous voici arrivé, dans l'histoire de Bé-
rulle, à cette période de sa vie qui eut le plus
d'éclat, mais qui certainement n'exigea pas
plus de prudence, d'énergie, de droiture, en
un mot plus de fortes vertus qu'il ne lui en
avait fallu pour introduire les Carmélites en
France et y établir l'Oratoire. Chose étrange
pourtant ! Ce que nous connaissons le moins
de Pierre de Bérulle est précisément ce qui lui
donna le plus de notoriété parmi ses contem-
140 LE CARDINAL DE bÉRULLE.
porains. On admire en lui la piété du prêtre,
réloquence du controversisle , Tinfatigable
activité du fondateur. C'est à peine si Ton
soupçonne qu'il prit une part considérable à
radnainistration de TEtat; le plus souvent
même on l'ignore.
Est-ce à dire que les œuvres de la politique
ne soient rien au prix des œuvres de la sain-
teté ? On serait tenté de le croire. En effet, les
combinaisons des politiques s'évanouissent
avec les circonstances qui les suggèrent , et
n'exercent sur les peuples qu'une passagère in-
fluence. Les entreprises des saints sont plus
durables ; elles ont pour objet non ce qui passe,
mais ce qui chez les nations est immortel, la
culture et l'amélioration des âmes. Cesl pour-
quoi les politiques tombent tôt ou tard dans
l'oubli, tandis que la mémoire des saints, tou-
jours populaire, emprunte aux siècles écoulés
un prestige qui l'éternisé et la rajeunit.
Il semble d'ailleurs que, sous le règne de
LES NÉGOCIATIONS. ik\
Louis XIII, il y ait un nom qui efface toute
réputation, occupe tous les esprits , ne laisse
place à réloge d'aucun contemporain : le nom
de Rîohelieu. Dans la première moitié du xvii*
siècle, toutes choses reçoivent, pour ainsi par-
ler, Tempreinte de ce superbe génie. Le rpî
lui-même disparaît devant son ministre et
n'obtient pour suprême louange que d'avoir su
abdiquer.
N'est-ce donc point courir au paradoxe que
de mettre en parallèle BéruUe et Richelieu ?
Et les difficultés ne deviennent-elles pas insur-
montables, si on remarque que nous ne con-
naissons guère le rôle public de Bérulle que
par les papiers de Richelieu^ qui mourut plus
de douze ans après son rival, dans tout l'éclat
d'une puissance incontestée? Osons néanmoins
opposer ces deux hommes l'un à l'autre : à
l'esprit altier, fastueux, impitoyable, une âme
pleine de douceur, humble, détachée, se pro-
posant la gloire de Dieu pour fin dernière de
1 42 LE CARDINAL DE BÊRULLE.
ses actions; à une politique purement hu-
maine , avec ses coups de parti surprenants,
ses perfidies, ses impétuosités, mais aussi ses
défaillances, une calme et consciencieuse con-
duite des affaires, inflexible, mais non pas irri-
tante, également éloignée des molles conces-
sions et de la passion calculée des conquêtes.
« Il est beau^ remarque Bossuet, de racon-
ter les secrets d'une sublime politique, ou
les sages tempéraments d'une négociation im-
portante, ou les succès glorieux de quelque
entreprise militaire. L'éclat de telles actions
semble illuminer un discours; et le bruit qu'elles
font déjà dans le monde aide celui qui parle à se
faire entendre d'un ton plus ferme et plus ma-
gnifique. Mais la licence et l'ambition , com-
pagnes presque inséparables des grandes for-
tunes; mais l'intérêt et l'injustice, toujours
mêlés trop avant dans les grandes affaires du
monde, font qu'on marche parmi les écueils,
et il arrive ordinairement que Dieu a si peu de
LES NÉGOCIATIONS. 4 43
part en de telles vies qn'on a peine à y trouver
quelques actions qui méritent d'être louées
par ses ministres. ••;.•• Grâce à la miséricorde
divine, le R. P. Bourgoing a vécu de telle
sorte que je n'ai point à craindre aujourd'hui
de pareilles difficultés Ce n'est pas ici de
ces discours où l'on ne parle qu'en tremblant,
où il faut plutôt passer avec adresse que s'ar-
rêter avec assurance, et où la prudence et la
discrétion tiennent toujours en contrainte l'ar
raour de la vérité *. »
Paroles souverainement raisonnables et qui,
à beaucoup d'égards , se peuvent appliquer
à Bérulle et à Richelieu! Qui voudrait, en
effet, sans user de réticence, raconter la vie
de Richelieu? La vie de Bérulle, au contraire,
n'offre rien qu'il faille" déguiser; et le silence,
par conséquent, devient, pour les actions d*un
tel homme, injure et non pas indulgence.
1 Bossxœt, t. XI, p. 171 . Oraison du P. Bourgoing.
144 LE CARDINAL DE BÉBULLB.
Malgré sa modestie, qui Tempêchaît de pa-
raître, et sa profonde aversion pour les affaires
du siècle, BéruUe, dès le début de sa vie pu-
blique, avait été chargé de soins délicats et dif-
ficiles. En 1604, lors du voyage qu'il fit^en Es-
pagne, Henri IV liii avait donné la commission
secrète de pressentir Philippe III sur le double
mariage du Dauphin avec Anne d'Autriche, et
du premier infant d'Espagne avec Elisabeth de
France, heureuse et habile alliance qui mit le
sceau à la paix deVervins. Plus tard, en 1615,
quand la mort du cardinal de Joyeuse fit pas-
ser sur la tête d'un enfant, Henri de Guise , sa
riche succession ecclésiastique, Paul V ne crut
pouvoir confier à personne plus sûrement qu'à
M, de Bérulle la gestion de cet immense héri-
tage. Aussi ne doit-on pas s'étonner de le voir
participer à tout ce qui se fit d'important danâ
le royaume durant les quinze dernières années
de sa vie.
Le 1" septembre 1616, à la suite d'un sou*
LES NÉGOCIATIONS. H5
lèvement des seigneurs contre la tyrannie du
maréchal d'Ancre, les ducs de Vendôme, de
Mayenne, de Bouillon, de Nevers, avaient
été déclarés rebelles , et le prince de Condé
conduit à la Bastille. Dans cette pénible con-
joncture, la sœur du duc de Nevers, la duchesse
de Longueville, supplia M. de Bérulle d'inter-
venir en faveur de son frère. Bérulle y consen-
tit. Il tint au maréchal d'Ancre le plus hardi
langage en présence de la reine-mère, et,
n'ayant rien obtenu, il n'hésita pas, dans un
entretien ultérieur avec Marie de Médicis , à
lui découvrir tout l'odieux de sa créature. Peu
de temps après, l'assassinat de Goncini mit
fin à cet incident, mais non pas aux intrigues.
Charles d'Albert de Luynes, d'abord* dresseur
de faucons et siffleur de linottes, » remplaça
cet habile Italien dans la faveur de Louis XIII,
et la reine-mère, reléguée à Blois, s'enfuit
en 1619 à Angouléme, où commandait le duc
d'Epernon, Elle commençait dès lors à. véri-
146 LE CARDINAL DE BÉHULLE.
fier les tristes prévisions du feu roi son mari*.
Ajoutons que Richelieu, qui, grâce à Tappui
du maréchal d'Ancre, venait enfin d'être tiré
€ de révêché le phis pauvre et le plus crotté
de France, » dut, à son grand regret, quitter
la cour, où à peine il avait paru en qualité
de secrétaire d'État.
BéruUe fut alors député par le roi auprès
de Marie de Médicis, en compagnie du comte
de Béthune et de l'archevêque de Sens. Il
trouva la reine irritée, exigeante, prévenue.
Néanmoins il parvint à l'adoucir, et obtint
même qu'elle remplacerait par Richelieu l'abbé
de Ruccellai, que l'on regardait comme un
obstacle à sa réconciliation avec le roi. C'est
^ « Un jour, Marie de Médicis ayant témoigné au roi de la
douleur de ce qu'il rappelait madame la régente : < Vous
avez raison, dit-il, de désirer que nos ans soient égaui; car
la fin de ma yie sera le commencement de vos peines ; vous
ave2 pleuré de ce que je fouettais votre fils avec un peu de
sévérité , mais quelque jour vous pleurerez beaucoup plus
du mal qu*il aura , ou de celui que vous recevrez vou»-
mème. » Histoire de la Mère et du FilSt t. I, p. 4 9.
LES NÉGOCIATIONS. 4 47
ainsi que l'évêque de Luçon, destitué par
Luynes de sa charge de conseiller d*État,
confiné à Avignon, dut à Bémlle son rappel
et ce décisif retour de sa fortune. La relut»
nomma son garde des sceaux celui qui devait
un jour renvoyer mourir en exil. Il acquit
même sur son esprit un tel empire que Bérulle
ne tarda pas à se repentir du choix quMl avait
suggéré. Car Richelieu, pour accroître son
crédit et se rendre nécessaire, s^opposait se-
crètement au rapprochement du roi et de sa
irière. Le pieux fondateur de l'Oratoire, qui
avait en vue non les personnes , mais le bien
de rÉlat, ne songea plus qu'à Téloigner. Ce
fut à l'évêque de Luçon lui-même qu'il s'a-
dressa avec candeur. Il lui rappela le désir
qu'il lui avait autrefois témoigné de se con-
sacrer sans réserve aux soins de son troupeau ;
il l'exhorta à suivre d'aussi louables intentions,
lui remontrant combien sont graves les de-
voirs de la résidence. II lui fit enfin une vive
\ 48 LE CARDINAL Dfi BÉRULLE.
peinture des misères du monde, de ses décep-
tions, de ses tristesses, dont il avait un récent
exemple dans U mort du marquis de Riche-
lieu, son frère, qui venait d'être tué en duel
par le marquis de Thémines. L'astucieux
prélat se montra sourd à ces belles leçons.
Pour lui c'était peu que la direction d'un
diocèse; il lui fallait l'Europe entière pour
théâtre, et pour gouvernement un royaume.
Lui-même a raconté comment il éluda ces
pressantes instances : •
« Le duc d'Épernon, par personnes inter-
posées, me fit dire que je serais bien mieux en
mon évêché que de demeurer auprès de la
reine, pour m'y attirer tant d'ennemis comme
je faisais. Je répondis à celui qui me faisait ce
discours, avec autant de civilité comme en
apparence il en avait assaisonné le sien , que
je croyais qu'en quelque lieu que serait la
reine elle serait la maîtresse; qu'il était impor-
tant au duc d'Épernon de le faire voir; que
LES NÉGOCIATIONS. 149
j'étais venu d'Angoulême sans autre aveu que
le sien, que je prétendais y demeurer de la
sorte si eHe Tavait agréable, sans vouloir con-
traindre ceux qui ne me voudraient pas aimer
à forcer leur humeur; que j'estimais pouvoir
n'être pas inutile h. ceux qui me départiraient
leur bienveillance*. »
Cependant les efforts conciliants de Bérulle
amenèrent entre Marie de Médicis et son fils
une entrevue, qui eut lieu, le 29 août, è. Cour-
sières, près de Tours. Et quoique Richelieu
ne consente pas à lui faire honneur de cette
négociation, il n'a pu néanmoins s'abstenir de
mentionner la médiation active du supérieur de
l'Oratoire :
« Lors, dit-il, M. le cardinal de Laroche-
foucault, qui était arrivé quelques jours aupa*
ravant à Angoulême , pour voir s'il pourrait
conclure l'accommodement que le sieur de
» Hiatoire de la Mère et du Fils, t. Il, p. 348 . *
450 Ll CAEDINâL ds bérulle.
Béthune avait commencé auparavant , trouva
plus de facilité en cette affaire qu'il n'avait
fait jusqu'alors ; ce qui fit qu'en trois jours on
conclut le traité, pour lequel le sieur de Bé-
rulle avait fait divers voyages en poste, sur
les difficultés qui se présentaient de part et
d'autre*. »
Luynes avait fait ses soumissions; on don-
nait à la reine le gouvernement de l'Anjou en
échange du gouvernement de Normandie.
L'accommodement semblait définitif. Mais
les seigneurs mécontents ne tardèrent pas
à fomenter de nouveaux dissentiments, et la
mise en liberté de Condé, condamnation mar-
nifeste de l'acte principal de la régence, vint
raviver les colères de la reine.
Marie de Médicis, se retirant alors à Angou-
* Histoire de la Mère et du Fils, t. Il, p. 356.
Cf. Les Chroniques et annales de France^ par J. Savaron,
p. 717.
LES NÉGOCIATIONS. 151
lême> se mit à armer. Louis XIII, de son
côté» fit des levées, et la France se trouva
encore une fois menacée d'être en proie à la
guerre civile. Le roi, voulant du moins essayer
de prévenir une telle calamité, députa de nou-
veau auprès de sa mère M. de Bérulle avec
les ducs de Montbazon et de Bellegarde, Tar-
chevéque de Sens et le président Jeannin*,
Cette seconde démarche fut suivie d'un plein
succès. Le 11 août 1620, on signa un traité
définitif, et le 16, Marie de Médicis et
Louis XIII, se rencontrant à Brissac, y échan-
gèrent les marques de la plus parfaite cor-
dialité*.
* Cf. Les Chroniques et annales de France, par J. Savaron,
p. 722.
« Vers la fin de 1620, Marie de Médicis voulut décorer la
grande galerie du palais du Luxembourg qu*elle venait d'é-
lever, en y faisant placer des tableaux qui retraceraient les
principaux événements de son histoire. Grâce à Tintervcn-
tion du baron de Vicq, Texécution de ces peintures fut con>
6ée à Rubens, et aujourd'hui on en voit encore le plus grand
nombre au Musée du Louvre. La vivacité du coloris , la ri-
i 52 LE CARDINAL DE BÉRULLS.
Des négociations aussi malaisées et qu'il
avait contribué à mener à fin, confirmaient
pleinement la haute idée qu'on s'était faite de
la prudence du P. de Bérulle. De là naquirent
pour lui de nouveaux engagements.
En 1624, la cour de France avait à traiter
avec Rome deux importantes affaires. 11 s'a-
cbesse des formes, la hardiesse des lignes , un goût très-
équivoque de rallégorie, marquent cette œuvre du peintre
flamand. Seules elles suffiraient à nous révéler sou abondant
génie. Mais on s'étonne que parmi les nombreux portraits
qu'il a tracés dans cette vaste composition , il n'ait nulle
part représenté Bérulle. Cet oubli est sensible , notamment
dans le tableau no 451 . La reine tient conseil à Angers avec
les cardinaux de La ValeUe et de I^a Rochefoucauld. Ce der-
nier rengage à accepter le rameau d'olivier que Mercure lui
présente , et à faire la paix avec Louis XIII ; le cardinal de
La Valette , au contraire , lui relient le bras pour indiquer
qu'il est d'un avis opposé ; la Prudence , placée à la gauche
de la reine, semble lui conseiller de se tenir sur ses gardes.
L'intermédiaire le plus actif delà réconciliation de Marie et
de Louis XUI n'avait-il pas été Bérulle ? Par conséquent
pourquoi ne pas l'avoir mentionné ? Fut-ce négligence de la
part de Rubens? ou plutôt ne craignit-il pas d'éveiller les
susceptibilités jalouses de Richelieu, qui déjà cherchait à lui
substituer auprès de la reine un peintre italien , son protégé,
Jof^epli d'Arpino ?
LBS NiGOClATlONS. 153
gissait du mariage de Henriette-Marie , sœur
du roi, avec le prince de Galles, pour qui on
venait de refuser Tinfante, et de la paix de la
Yalteline. M. de Bérulle reçut la difficile mis-
sion de conclure sur ce double objet. Il se ren-
dit à Rome, et, dans un discours très-habile,
représenta au Pape les avantages qu'il y au-
rait pour la religion à mettre sur le trône de
la schismatique Angleterre une princesse ca<^
tholique, lui insinuant d'ailleurs que c'était
par déférence plus encore que par nécessité,
que le roi de France recourait à son arbitrage
et sollicitait son autorisation.
Urbain VIII comprit un pareil langage , et
malgré les tracasseries et le formalisme de son
entourage, malgré surtout les intrigues de
l'Espagne mécontente, promit la dispense
demandée.
Sa résistance fut plus opiniâtre à propos de
la Yalteline. Cette vallée, qui s'étend de l'Adda
au lac de Gôme^ était habitée par une popula-
9.
154 LE CARDINAL DB BÉRULLE.
tion catholique, en même temps qu'elle se trou-
vait soumise à la domination protestante des
Grisons. L'Espagne^ qui convoitait la Yalte-
line, en avait soulevé les habitants contre les
Ligues, lesquelles, de leur côté, s'étaient réfu-
giées sous le protectorat français. La question
étoit de conséquence. Car si la possession de
la Valteline était commode à l'Espagne pour
faire passer des troupes en Allemagne^ elle ne
l'était pas moins à la France, pour communi-
quer av^c l'Italie. En attendant que le diffé-
rend fût réglé, le Pape avait été reconnu dépo?
sitaire du territoire en litige. Or il inclinait
visiblement aux intérêts du roi d'Espagne.
BéruUe, aussi heureux dans cette seconde
partie de sa mission qu'il l'avait été dans la
première , sut modifier les dispositions du
Saint-Père. Le 10 septembre 1624, il repar-
tait pour Paris, porteur des meilleures pro-
messes, et laissant la Cour de Rome surpri$Q
do^ résultats qu'il avait obtenus. Sa pHrole.
LES NÉGOCIATIONS. 155
ferme et respectueuse, étonna Urbain VIII,
qui alla jusqu'à dire en pariant de lui : f Le
P. de Béruile n'est pas un homme, c^est un
ange. »
Mais à peine BéruUe eut-il quitté Rome que
les influences qui s'agitaient autour du Pape
le firent revenir sur sa détermination. Il se
repentit d'avoir trop accordé, et envoya en
France son neveu le cardinal Barberini, pour
restreindre les concessions qu'il avait faites.
Cependant le roi d'Angleterre, Jacques P%
supportait impatiemment les interminables
délais mis au mariage de son fils. Sans être
entré, d'une manière directe, en négociation
avec la Cour romaine, il croyait avoir donné
au roi de France de suffisantes garanties sur
la liberté de religion dont sa sœur jouirait en
Angleterre. Louis XIII se montrait lui-même
rassuré. Béruile eut donc ordre de faire en-
tendre au légat que si le Pape persistait dans
ses réponses dilatoires, on serait obligé de
156 LE CARDINAL DS BÉRDLLE.
passer outre. En conséquence la dispense fut
délivrée, et le mariage de la princesse* Hen-
riette célébré à Notre-Dame, par le cardinal
de La Rochefoucauld, le 11 mai 1625, M. le
duc de Chevreuse ayant reçu procuration du
prince de Galles pour^ le représenter à cette
cérémonie.
Restait à terminer le différend de la Yalte-
Une. Les négociations étaient encore pen-
dantes, et la présence de Rérulle eût été fort
utile à leur réussite , "lorsque l'illustre prêtre
dut partir pour l'Angleterre *. Jacques P' ve-
nait de mourir et de laisser le trône à son fils,
1 « Lorsque je revins d'Italie, un de mes plus grands dé-
sirs était de m'acquiiter de mon devoir en visitant vos âmes
et vos maisons; et je me promettais cette liberté, ne pré-
voyant pas ce qui est arrivé depuis, c'est-à-dire, le comman-
dement inopiné qui m*a été fait de passer en Angleterre, et
d'y séjourner quelque temps pour le service de Dieu en cette
pauvre tle. Ce commandement m'est arrivé sans aucune in-
duction de ma part, par la volonté du roi, et même par inten-
tion pieuse de Sa Sainteté^ qui, dès Tltalie, me voulut obli-
ger à ce voyage. » Œuvres de Bérulle, p. 1 1 47. Leitret aux
religieuses Carmélites. Lettre lxxiii.
LES NÉGOCIATIONS. 157
qui prit le nom de Charles I". Cétail en qua-
lité de reine que la sœur de Louis XIII allait
faire son entrée dans la Grande-Bretagne. On
jugea qu'il convenait de lui donner un état de
maison assorti à ce rang suprême. Outre ses
dames et ses autres serviteurs, tous catholi-
ques, elle eut la faculté d'emmener avec elle
vingt-huit chapelains, dont douze étaient des
Pères de l'Oratoire. M. de Bérulle, qui avait
été nommé son confesseur, choisit ceux de la
Compagnie qiii avaient tout à la fois le plus de
talent, de savoir et de naissance. Parmi eux se
remarquaient le savant P. Morin, le P. de
Créqui, proche parent du maréchal de ce nom ;
le P. de Harlay de Sancy, ci-devant ambassa-
deur à la Porte; le P. de Morainvilliers, le P.
de Banville, le P. Séguenot, le P. Robert
Philipps^ Certainement, la religion catholique
ne pouvait avoir en Angleterre de plus sérieux
1 Tabaraod, loc, ciL, t, I, p. 363.
\ 58 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
défenseurs et de meilleurs représentants ; aussi
les cœurs étaient-ils remplis d* espérance, et il
semblait que Ton marchât à la conquête spi-
rituelle de la Grande-Bretagne. Funeste illu-
sion, qui tomba bien vite devant la réalité,
mais qui, poussant la fille de Henri lY à de
saintes imprudences, hâta sans doute ces évé-
nements terribles où s'exerça son héroïsme !
Bossuet a retracé, avec l'éloquence qui lui
est propre, les heureux et immédiats effets
que produisit pour les catholiques l'arrivée de
Henriette de France en Angleterre. «...Dieu,
dit-il, avait préparé un charme innocent au
roi d'Angleterre dans les agréments infinis
de la reine son épouse. Comme elle possédait
son affection (car les nuages qui avaient paru
au commencement furent bientôt dissipés), et
que son heureuse fécondité redoublait tous les
jours les sacrés liens de leur amour mutuel, sans
commettre l'autorité du roi son seigneur, elle
employait son crédit à procurer un peu de
LES NÉGOCIATIONS. 159
repos aux catholiques accablés. Dès Tâge de
quinze ans elle fat capable de ces soins; et
seize années d'une prospérité accomplie, qui
coulèrent sans interruption, avec Tadmiration
de toute la terre, furent seize années de dou«
ceur pour cette Église affligée. Le crédit de la
reine obtint aux catholiques ce bonheur sin-
gulier et presque incroyable d'être gouvernés
successivement par trois nonces apostoliques,
qui leur apportaient les consolations que re-
çoivent les enfants de Dieu de leur communi-
cation avec le Saint-Siège *. » L'histoire, qui
n'emprunte pas, comme l'oraison funèbre, les
brillantes couleurs de l'épopée, nous offre, il
faut l'avouer , un tableau beaucoup plus
sombre. Rien de plus glacial que l'accueil
qui fut fait à la reine, lorsque, le 22 juin 1625,
elle débarqua de Boulogne à Douvres. Aucune
1 Bossuet, Oraison funèbre de Henriette-Marie de France,
t. XVII, p. %^&.
460 LB CARDINAL DE BÉRDLLB.
pompe, aucun éclat, aucune marque même de
cet empressement banal que Ton met à rece-
voir les souverains.
« Elle fut étonnée, disent les Mémoires de
Richelieu, qu'arrivant à Douvres elle est logée
dans un château mal meublé, toute la cour
mal reçue, pour un jour d'entrée au royaume
dont elle venait prendre possession.
t Le lendemain, le roi la vint trouver, sur
son dtner, assez mal accompagné, n'ayant pas
l'ombre seulement de la grandeur avec la-
quelle le roi de France vit,
« Au partir de Douvres, le roi la mit en un
carrosse plein de dames anglaises, afin d'é-
loigner les dames françaises qu'elle avait
amenées avec elle.
« Tout le voyage jusqu'à Londres alla du
même air ; y arrivant elle n'y reçut aucuns
honneurs, et ne vit nulle des galanteries qu'on
a coutume de voir en occasions semblables.
« Dans la maison du roi, elle trouva pour
LIS NÉGOCIATIONS. 461
80D lit de parade un de ceux de la reine Elisa-
beth, qui était si antique que les plus vieux
ne se souvenaient point d'en avoir jamais vu
la mode de leur temps *• »
Ainsi ce fut à peine si Ton observa toutes
les bienséances qu'exigeait le rang de la prin-
cesse. On ne Pavait point encore vue qu'on
redoutait son influence, et il semblait qu'on
prît à tâche de lui signifier, dès l'abord, qu'elle
venait non pas commander, mais obéir. Ses
gens furent maltraités , et au lieu que par
droit de joyeux avènement le sort des catho-
liques eût dû être adouci, on se hâta de re-
mettre en vigueur les lois sévères qu'Elisabeth
avait portées contre eux. Le protestantisme
anglais repoussait ainsi, comme à l'avance,
tout effort de prosélytisme.
La suite répondit à ce triste début *.
* Collection de Mémoires relatifs à V histoire de France ,
t. XXn, p. 495.
s II est intéresssmt de comparer les poétiques assertions
163 LE CARDINAL DE BÉROLLE.
Charles I" se trouvait douloureusement par
tagé entre la tendresse que lui inspirait sa
de Bossuet, dans V Oraison funèbre de la reine d'Angleterre ,
elles témoignages de désolation que Bérollea consignés dans
ses instructions aux Pères de TOratoire.
« A l'arrivée de la reine^ dit Bossuet, la rigueur se ralentit,
et les catholiques respirèrent. Cette chapelle royale qu*elle
fit bâtir avec tant de magnificence dans son palais de Som-
merset, rendit à TEglrse sa première forme. Henriette, digne
fille de saint Louis, y animait tout le monde par son exemple,
et y soutenait avec gloire par ses retraites , par ses prières
et par ses dévotions, F ancienne réputation de la très-chré-
tienne maison de France. Les prêtres de TOratoire, que le
grand Pierre de Bérulle avait conduits avec elle, et après eux
les Pères Capucins , y donnèrent^ par leur piété, aux autels
leur véritable décoration, et au service divin sa majesté na-
turelle. Les prêtres et les religieux , zélés et infatigables
pasteurs de ce troupeau affligé, qui vivaient en Angleterre,
pauvres, errants, travestis, « desquels aussi le monde n'ét&it
pas digne , » venaient reprendre avec joie les ouurqaes glo-
rieuses de leur profession dans la chapelle de la reine ; et
FËglise désolée, qui autrefois pouvait à pdne gémir fihre-
ment et pleurer sa gloire passée , faisait retentir hautement
les cantiques de Sion dans une terre éUangère. Ainsi la
pieuse reine consolait la captivité des fidèles et relevait leur
espérance.» Bossuet, t. XI, p. 10.
Maintenant écoutons Bérulle :
« Je vous prie , écrivait-il aux Pères de rOratoire, d'a-
voir grand soin que tous nos Pères répandent une grande
odeur d'édification en toute cette petite Eglise naissante et
militante, et les exhorter souvent à honorer le Fils de Dieu
LES NÉGOCIATIONS. 163
jeune épouse et les inquiètes susceptibilités du
parlement. Condescendait-il, même pour d'in-
signifiants détails, au zèle de la Reine, on eût
dit qu'il s'apprêtait à changer la religion de
l'Etat. Se montrait-il réservé à l'endroit des
Catholiques et rigide observateur des édits ,
les froideurs de Henriette venaient aussitôt l'en
punir. Et, en définitive, c'était l'amour qui,
dans leurs ministères, à honorer sa croix, par leur patience
et charité , et à servir aux âmes qui portent de si long-
temps cette rude croix de la persécution qui recommence. Il
serait bon, comme je crois, de faire des prières publiques pour
Tapaiser. Car noas devons combattre par ces armes, c*esi-à-
dire par larmes et prières , les fureurs qui allument ce nou-
vel embraseiBent. }\ serait bon même que ces prières se
fissent «B b obapelle de la reine^ et non-seulement en la
nôtre de Sainl-JaiDes. » Œuvres de Bérulle, p. 1273.
c Je ne don pat employer ce papier à vous dire la douleur
que j^ai du ItttteBieBt qu'on fait aux catholiques, et de la
peine que voi» y avez. Elle m'est connue plus que je ne
vous le ittaiide ; elle m'est sensible , j'en sais les causes et
origines; et si j'ose vous le dire, elle m'a été prédite avant
de partir de France pour TÂngleterre. C'est une des croix
qu'il faut porter et supporter , et avec moins de peine et de
sensibilité que vous ne faites. Dieu veut la croix, et veut faire
ses œuvres dans la croix, et par la croix sanctifier nos âmes.»
7Wd.,p. 1273/
164 LE CARDINAL DE BÉEDLLE.
chez lui, devait céder à la politique. Son fa-
vori, le duc de Buckingham^ turbulent, dissolu,
avide d'aventures et de pouvoir, ne contribuait
pas peu à entretenir ces mésintelligences et ce
malaise. Ennemi personnel du cardinal de Ri-
chelieu, comme il Tétait devenu, en Espagne,
d'Olivarès, rebuté d'ailleurs par la Reine qui
avait refusé d'attacher au service de sa per-
sonne des femmes choisies par lui, il se mit à
persécuter à la fois en elle la princesse fran-
çaise et la princesse catholique. Henriette fut
séparée de son mari et reléguée dans une mai-
son du comté de Southampton^ comme si on
eût, en quelque sorte, prononcé sa déchéance.
BéruUe cependant s'efforçait de soutenir son
courage, et ne cessait de lui adresser les plus
touchantes exhortations ; aussi était-il parti-
culièrement détesté par les ardélions du parti
protestant, et on ne peut douter que Char-
les V ne l'eût en déplaisance. Dans de telles
conditions, impuissant témoin des souffrances
LES NÉGOCIATIONS. 4 65
de Henriette y spectateur affligé des mesures
vexatoires que l'on prenait chaque jour contre
les catholiques, désigné à la haine, le Révérend
Père, après en avoir délibéré avec les per-
sonnes de son entourage, se résolut à partir
pour la France, afin d'exposer au Roi l'état
des choses et de se plaindre à lui de la viola-
tion des contrats ^
Il s'embarqua secrètement à Portsmouth au
mois de septembre, et cinq jours après, il arri-
vait à Paris, échappant aux poursuites de
Buckingham, mais non pas à ses accusations.
< 11 a plu à M. le duc de Buckingham, écrivait-
il à la reine d'Angleterre, faire faire de grandes
plaintes au Roi par son confident, nommé
M. Gerbières, arrivé dix ou douze jours après
< € Nos Pères croient que je m'en vais et les laisse , mais
c^est un objet non prévu qui a obligé ces messieurs à désirer
que je fisse un tour par delà. La reine me presse si fort de
revenir que je ne puis estimer autre chose que mon retour,
encore que ce ne soit pas sans grande peine. » Œuvres de
BérullCf p. 4271. Lettre au P^de Sanoy.
166 LE CAKDIMAL DE BÉRULLE.
moi, que j'aurais conspiré et attenté en Angle-
terre contre sa vie et sa fortune. Ce sont les
perles et les diamants que nous recevons *. >
Néanmoins son retour fut bien accueilli.
« J'ai été le bienvenu en France, portant les
lettres dont Votre Majesté a voulu me charger
en partant d'Angleterre. Le Roi et la Reine-
Mère ont témoigné joie extraordinaire en les
recevant et les lisant, et ont eu beaucoup de
soin de s'informer de moi de ce qui concerne
Votre Majesté. Ils ont témoigné un contente-
ment extraordinaire, lorsque je leur ai fait en-
tendre la piété que Dieu vous donne, le soin
et le zèle que vous témoignez dans les exer-
cices de la religion chrétienne, la joie et l'é-
dification que les catholiques en reçoivent, et
le soin que vous prenez de les édifier et ap-
puyer en tout ce qui vous est possible, et aussi
la bonté et la fidélité du roi de la Grande-Rre«
^ OEuwres de Bénûk^ p. 4349.
LB8 NÉGOCfATlONS. 167
tagne à trouver bon ces choses. Le Roi ne s*est
pas contenté d'ouïr ce rapport de moi, mais
il a voulu que je le fisse en sa présence en
son Conseil. — Il a voulu, moi présent, leur dé-
clarer sa volonté générale et constante de vous
appuyer et protéger en tout, et de conserver
le traité *. »
Louis XIII, en effet, écouta les doléances de
Bérulle, s'indigna avec lui des mauvais trai-
tements que Ton faisait subir à la Reine, le
remercia de son dévouement, mais ne voulut
point accéder au vif désir qu'il témoignait,
son message rempli, de retourner auprès de
sa royale pénitente. Le roi croyait-il que la
personne de Bérulle fût menacée en Angle-
terre? Voyait-il en lui pour Henriette moins
un secours qu'un obstacle? Avait-il enfm lui-
même besoin de ses services? Tous ces motifs
à la fois peut-être le décidèrent à retenir Bé-
' Œuvres de Bérulle^ p; 4346.
168 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
rulle auprès de lui, et ce fut en vain que sa
gœur désolée sollicita le rappel de son fidèle
conseiller. Bérulle suppléa du moins à sa pré-
sence par des lettres. Qu'on nous pernfiette
d*en donner un échantillon :
« Lorsque vous passâtes de France en An-
gleterre, il plut au roi et à la reine votre
mère me donner à Votre Majesté, pour l'as-
sister en un état si périlleux. J'avoue que dès
votre entrée en ce pays -là je n'ai pu regar-
der Votre Majesté sans douleur et sans larmes.
Je vous voyais en cette terre , qui a plus d'o-
rages et de tempêtes que la mer Océane que
vous avez laissée en passant le trajet ; je vous
voyais en cette terre, comme on dit, entre les
épines, et non entre les roses, selon que nous
avions pensé. Les roses autrefois étaient les
armes de l'Angleterre, et nous avions sujet de
croire que les lys et les roses conviendraient
bien ensemble. Nous leur avons porté des lys,
mais nous avons trouvé leurs roses, ou cueil-
LES NÉGOCIATIONS. 169
lies par la persécution, ou fanées par Tirréli-
gion. Le rosier de cette île a changé de na-
ture, lorsqu'elle a changé de créance ; et il ne
porte plus que des épines très-poignantes. Les
rosiers , avant le péché (ce dit saint Basile)^
portaient des roses sans épines. Mais l'hérésie,
qui est le comble du péché, fait que les rosiers
de cette île ne portent que des épines sans
roses. De sorte que leurs armes anciennes
leur manquent aussi bien que la foi et piété
anciennes. J'ai regret que les seules armes
qui leur restent soient les lions et les léo-
pards; et j'ai crainte que quelques-uns ne
disent que c'est par marque de leur férocité
contre l'Église *. i
Cependant Louis XIII ne pouvait souffrir,
* Élévation à Jésus-Christ, N.-S., sur la conduite de son
esprit et de sa grAce vers sainte Magdeleine, Tune des prin-
cipales de sa suite et des plus signalées en sa faveur, et en
son Evangile.
Avec les exercices spirituels de la Sérénissime Reine d'An-
gleterre. Œuvres de Bétulle^ p. 551 .
10
4 70 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
sans réclamer, les faits qui avaient provoqué
le retour en France du supérieur de FOratoire;
c'est pourquoi il chargea le marquis de Blain-
ville de porter ses représentations à la cour
d'Angleterre. L'ambassadeur s'acquitta no-
blement de sa mission; il représenta avec
fermeté à Charles P' tout ce qu'il y avait
d'inique et d'injurieux dans les rigueurs qu'on
exerçait contre les catholiques, et se plaignit
en même temps de la secrète hostilité que
l'Angleterre nourrissait contre la France, en-
courageant les protestants à la révolte et ou-
vrant un facile refuge aux plus marquants
d'entre eux, comme elle venait de le faire pour
le duc de Soubise. A ces légitimes récrimi-
nations, Charles I" répondit par une ambas*
sade qu'il envoya de son côté à Louis XIII ,
et qui se composait du comte de Hollande des
lords Rich et Carlton ; mais le régime inté-
rieur de l'Angleterre n'en devint pas meilleur;
les catholiques continuèrent à y être perse-
LES NÉGOCIATIONS. 474
cutés, et la reine ne cessa pas d'avoir des
sujets de gémir. Les choses en vinrent même
à ce point que le marquis de Blainville se vit
obligé de se retirer.
On aurait pu croire que le départ de Tarn-
bassadeur de France ferait impression sur les
esprits, et que les irritations se calmeraient
par la crainte d'une rupture : il n'en fut rien.
Loin de redouter les conflits qui devenaient
imminents , le parlement les suscitait comme
à plaisir. Le 18 juin 1626, plusieurs membres
se plaignirent hautement du concours de
fidèles que l'on remarquait à la chapelle de
Sommerset-House, et le chevalier Jean Eliot .
exprima sa surprise de ce que Ton avait ac-
cordé à la reine la grâce de plusieurs catho-
liques. Le renvoi des Pères de l'Oratoire fut
à l'instant décidé. Le P. de Sancy lui-même,
qui avait succédé au P. de Bérulle en qualité
de confesseur de la reine, dut quitter l'Angle-
terre, et cette malheureuse princesse ne par-
ITi U CilMXAL BE BÎftULIJI.
rîDt qak emKfpdne à conserver auprès d'elle
le P. Robert Philif^, Ecossais de naissance,
ei qui« pour œ motif* était moins suspecté.
Un acte d'un td éclat témoignait assez qu'on
prétendait ne plus garder aucune mesure. Yû-
nement le cardinal de Richelieu, qui poursoi-
Tait d*autres desseins, chercha-t-il à conjurer la
tempête ; le maréchal de Bassompierre, chargé
par lui de tenter un dernier effort, entama des
négociationsqui n'aboutirent pas. L'Angleterre
venait d'insulter la France et lui demandait
réparation.
Ainsi il y avait juste un an que la sœur de
Louis XIII avait épousé Charles P% et déjà elle
était devenue une occasion de guerre entre ces
deux rois, qu'elle semblait destinée à réunir.
Princesse vraiment magnanime, qui ne connut
du trône que les déplaisirs et les périls; dont
la résignation et le courage égalèrent les ad-
versités, et qui, l'heure venue, sut montrer à
l'univers que la piété, loin d'amollir les carac-
LES NÉGOCIATIONS. 173
tères, leur donne la trempe la plus forte, et
les prépare victorieusement pour les luttes
du monde, lorsqu'ils daignent y figurer!
Toutefois, cette piété fut-elle assez intelli-
gente? Cette dévotion n'eut-elle pas ses excès?
Henriette de France n'aurait-elle pas pu exer-
cer librement son culte sans étaler une pompe
qui offusquait inutilement les yeux, et satisfaire
les besoins de sa conscience sans alarmer les
dissidents? Qu'on y songe I Aujourd'hui même,
au milieu des sectes innombrables qui divisent
ses États, et malgré l'émancipation des catho-
liques, la reine d'Angleterre n'oserait recevoir
un prêtre dans son palais. Un prêtre ne pour-
rait non plus paraître impunément, en soutane,
dans les rues de Londres; et cependant les
années n'ont-elles pas attiédi les haines, et le
zèle religieux n'est-il pas éteint dans la plupart
des cœurs?
Par conséquent, quelles ne devaient pas être
en 1626 les exigences de la nation anglaise!
40.
4 74 UE cabdinàl de bérulli.
Il y avait à peine un siècle que Henri VIII, en-
traîné par ses passions, avait répudié violem-
ment la foi de ses pères, et, loin de repousser cette
nouveauté scandaleuse » le plus grand nombre
de ses sujets peut-être n'avaient témoigné de ré-
sistance que contre ceux-là mêmes qui auraient
voulu les ramener aux anciennes croyances. En
vain l'épouse délaissée de Philippe II, Marie
Tudor, avait-elle pris à tâche de restaurer le
catholicisme. Elisabeth était promptement re-
venue aux errements de son père, et Jacques?',
irrité autant qu'effrayé par la conspiration des
Poudres, n'avait eu garde de favoriser une
religion qui semblait devoir l'asservir.
Lors donc que Charles I" fut appelé à régner
sur l'Angleterre, le protestantisme y était, si
l'on peut ainsi parler, dans toute l'âpreté de
la jeunesse, et déjà on pouvait démêler ces
inspirations tumultueuses qui devaient bientôt
dicter le Covenant. Ce n'avait même pafe été
sans murmure que le parlement avait vu son
LRS NÉGOCIATIONS, 4 75
JQune roi rechercher la main de Henriette de
France.
Dès lors la conduite de cette princesse ne
se trouvait-elle pas indiquée, et, sans se dé-
partir en rien de ses principes, ne devait-elle
pas, du moins, se réduire aux termes qu'exi-
geaient les pratiques de son culte et les con-
venances de son rang ? Il n'en fut pas ainsi.
Le jour même où elle mit le pied en Angle-
terre, la population put s'étonner de cette lon-
gue suite de prêtres qui environnaient sa sou-
veraine, et qui semblait être un défi porté aux
antipathies nationales. Depuis, l'appareil des
cérémonies, la solennité des fêtes^ ne cessèrent
de blesser les regards. On vit même, le Jeudi-
Saint, la reine, accompagnée d'un nombreux
cortège, se rendre à pied de son palais à la
chapelle de Saint- James. Devait- on espérer
que le peuple anglais ne s'offenserait pas de
ces apparences? Et quels fruits avait-on à at-
tendre de pareilles manifestations? S'agissait-
476 LB CARDINAL DE BÉRULLB.
il d*entreprendre une croisade et de mériter
le martyre, ou plutôt, ne convenait-il pas,
avant tout, à la sœur de Louis XIII de détruire
les préventions en se conciliant les cœurs par
sa bonté? Evidemment, Henriette se trompa
de rôle ; elle se crut une autre Esther auprès
d'un autre Assuérus. Odieuse à la nation, on
ne s'étonne plus qu'elle n'ait trouvé dans les
premiers temps que froideur chez le roi lui-
même, quand on considère qu'elle projetait
de convertir la cour en un véritable couvent ;
car elle rêvait d'y établir pour elle et pour ses
femmes la règle du Carmel. C'est ce que prou-
vent les deux lettres suivantes :
« A LA MÈRE MaGDELAYNE ,
« Ma mère, je vous escrit cette lettre pour vous
prier de continuer à prier Dieu pouï moy , et pour
vous dire que nous avons un couvent de rincarnation
aussi bien que vous ; mais nous ne nous acquittons pas
trop bien de nostre règle ; nous ne fesons que voyager,
et notre couvent ne nous suit point; M. de Bérulle
LES NÉGOCIATIONS . 477
qui est isi nous en dispencera. J'espère, avec Tayde
de Dieu, qu'il y en aura un tout à bon un jour; j'ai
la plus grande joye du monde quand j'en parle. Faites
mes recommandations à toutes vos bonnes sœurs et
à vostre général. Je finiray ma lettre en vous assu-
rant que je suis, ma mère, votre affectionnée fille ,
« Hbnribttb-Marib (Reine). »
« A LA MÈRB MaGDBLATNB ,
« Ma mère, j'ai resçu la lettre que vous m'avez es-
critte, par laquelle je vois le seing que vous avés de
prier Dieu pour moy. Je vous en remercye bien fort,
et vous prie de continuer, car l'on en a grand besoing
en ce pays. J'envie vostre bonheur de voir de M. Bé-
rulle. Je l'ay laissé aller à* mon grand regret, mais ce
ne sera que pour un mois tout au plus. Je vous diray
que nous faisons un petit couvent qui sera tout comme
celui des vrayes Carmélites en petit; mais j'espère ,
avec l'aide de Dieu, que quelque jour il y en aura un
tout à bon. Priés bien Dieu pour cela, ma chère mère,
je vous en prie, car si cela estait, je m'estimerais la
plus heureuse personne du monde. Je vous prie de
faire mes recommandations à la mère Marie de Jésus.
Adieu, ma mère, priés Dieu pour moy*.
Hbnribttb-Marib, R.
<c Ce 25 aoust 1625. »
1 Ces deux lettres ont été publiées, pour la première fois,
par M. Cousin, Afme de Longiteville, p. 543, appendice.
478 LE CARDINAL DE BBRULLE.
Cependant Bérulle, malgré sa sagesse, ne
But pas modérer ce zèle indiscret et tempérer
guffisamment ces saintes ardeurs. Sans doute,
il exhorte la reine, dans sa correspondance, à
condescendre à son époux, à recevoir tous ses
sujets dans un égal partage de ses bienfaits et
de sa charité. Mais il ne cesse de lui proposer
"ou de lui faire recommander les pratiques de
dévotion les plus minutieuses*. Comme elle,
et, avec elle, il déplore le sort de TAngleterre';
il appelle de tous ses voeux la conversion de ce
^ Œuvres de Bérullef p. 4270. < l\ est à propos que vous
proposiez à la Beine tous les mois un saint, qu^elle honore
et invoque ce mois-là, ne pouvant pas les honorer tous d*un
soin et honneur particulier. » Le(t. au P. de Sancy.
Cf. Ibid,, p. 4i06. De Tobligation que tous les hommes et
spécialement les rois ont de servir Dieu parfaitement, avec
un mémorial d exercice de piété pour la Sérénissime Reioe
d*Anglelerre.
* Œuvres de Bérulley p. 943. De la royauté de Jésus-
Christ, à la Sérénissime Reine d'Angleterre, dans le temps de
Fenfance de N.-S.
P. 925. De rincarnation, naissance, enfance et royauté de
Jésus-Christ, à la Sérénissime Reine d'Angleterre.
LES NÉGOCIATIONS 4 79
pays; lui-même voudrait y contribuer. Au lieu
donc de blâmer et d'interdire les éclats exté-
rieurs de piété, il les encourage et y applaudit,
se montrant, à contre-sens, plus missionnaire
que politique.
« Il me semble être de votre service... que
je vous mande comme j'ai vu la reine-mère,
et lui ai exposé votre exercice de piété en ces
jours saints, et le voyage à pied que vous avez
fait à Saint-James. Elle en a été extrêmement
contente, et l'a grandement approuvé. Elle
m'a commandé de le vous écrire de sa
part....
« Qui peut trouver à redire en une chose
fondée, en un devoir si légitime, et qui ressent
une piété si grande et si raisonnable? Si on
vous dit qu'on n'a pas accoutumé cela en An-
gleterre, on n'y a pas aussi accoutumé d'y
professer la vraie religion et piété, on y pro-
fesse au contraire l'impiété et l'irréligion, et
ils ne sont pas aussi accoutumés d'avoir et de
480 LE CARDINAL DE BÉRULLE.
régir une reine catholique et une Fille de
France, en Angleterre *. »
Le mal d'ailleurs venait de plus haut et de
plus loin. En cherchant à guérir les blessures
qui excitaient sa con) passion, Henriette les en-
venima. Mais ces blessures, elle les avait trou-
vées saignantes; la main d'un roi les avait faites
et la Papauté en quelque manière préparées.
 Dieu ne plaise que nous entreprenions de
justifier Henri VIll et les affreux déportements
d'un prince que Bossuet n'hésite pas néan-
moins à déclarer « en tout le reste accompli*. »
C'était pour la Papauté un devoir strict, évi-
dent, de résister aux tentatives de subornation
qui furent exercées sur elle. Mais Clément VII,
en excommuniant le roi d'Angleterre, surtout
en dégageant le peuple anglais de l'obéissance
jurée, n'eut-il à se reprocher aucune témé-
* Œuvres de Bérulle^ p. 1317.
î Bossuet, t. XI, p. 1 1 . Oraison funèbre de la reine d'An*
gleterre.
LES NÉ60GUT10NS. 481
rite de conduite? Et faudra-t-il condamner
son successeur Clément VIII, qui crut pouvoir
non-seulement absoudre Henri lY, lors de sa
conversion, mais encore rompre son ma-
riageavecMargueritede Valois *? Distingua-l-il
assez, dans un acte probablement irréparable,
le pouvoir spirituel, qui est le gouvernement
des consciences, du pouvoir temporel qui est
Fadministration des Etats? De tels problèmes
sont pleins de délicatesses. Remarquons seule-
ment qu'on n'était plus au moyen âge, pour
tenter de soumettre les couronnes à la tiare. Au
moyen âge même , ces velléités avaient-elles
pleinement réussi, et Clément VII ne pouvait-il
pas se rappeler les débats de Philippe IV et
de Boniface VIII ? De même que les États gé-
^ Histoire de Henri le Grand, par Hardouin de Péréfixe.
Paris, 1825.
P. 239. « Quelques-uos craignaient que le dépit d*èlre
méprisé ne jetât le roi dans les mêmes inconvénients où il
avait autrefois jeté Henri VllI, roi d'Angleterre. »
41
482 Ll CARDINAL Dl BÉKDLLE.
Déraux de 1502 avaient promis de défendre
contre tout pouvoir Tindépendance de la cou-
ronne, le parlement décréta en 1605 la formule
du serment d'allégeance, qui refusait au Pape
tout droit de déposer les rois et de délier les
sujets du serment de fidélité. Par là, le catho-
licisme se trouva confondu en Angleterre avec
le papisme, le dogme enveloppé dans le même
discrédit que la discipline, l'autorité divine ré*
pudiée par haine de l'autorité humaine^ et la
Papauté perdit les droits qu'elle avait sans
contestation, pour avoir revendiqué les droits
qu'on ne reconnaissait plus.
De telles expériences étaient instructives.
Toutefois Urbain VIII témoigna qu'elles ne
suffisaient pas, par la conduite qu'il tint dans
l'affaire de la Vateline.
Bérulle n'avait cessé de s'occuper de l'ar-
rangement de cette affaire.
Conclure la paix avec l'Espagne, c'était, à
ses yeux, un préliminaire indispensable à la
LES NÉGOCIATIONS. 4 83
guerre qu'on se préparait à soutenir contre
TAngleterre \ C'était aussi se donner le loisir
et les moyens de dompter les protestants,
toujours remuants, et qui soulevaient, en ce
moment même, la Guienne et le Languedoc.
Ces raisons étaient puissantes, et Louis XIII
en paraissait vivement touché. Richelieu seul
y résistait. Préoccupé du dessein qu'il avait
formé d'abaisser la maison d'Autriche ; rival
du ministre d'Espagne, le comte Olivarès;
brouillé avec le légat Barberini, le différend
de la Valteline lui semblait une occasion favo-
rable pour entamer la lutte qu'il méditait.
C'était donc sans son aveu et presque malgré
lui que Bérulle continuait à négocier avec
Barberini. Celui-ci, tout en se retranchant
^ Œuvres de Bérullef p. 4 S3S. « J*ai bien prévu ces orages
dont vous portez une bonne part. J'ai cru que le remède
principal était en la paix de France et d'Espagne; c*est à quoi
j'ai pensé à propos d'insister vers le Roi et la Reine- mère* n
Lettre à Mib« de St-Georges, en Angleterre i
484 LE CARDINAL DB BÉRULLB.
dans une résistance passive, travaillait sourde-
ment à émouvoir Tesprit public par les libelles
de ses théologiens, lesquels insinuaient que le
roi de France se perdait à protéger les Grisons
contre lesVallelins, c'est-à-dire des hérétiques
contre des catholiques. Bérulle repoussait
énergiquement ces attaques : « Il n'y a, disait-
il, que de mauvais théologiens qui puissent
prétendre qu'on perd, avec la vraie foi, le
droit qu'on avait au titre de souverain, et
qu'on ne peut en conscience protéger ou
assister les princes et les natiojis hérétiques...
Que ces théologiens nous fassent la grâce de
croire que nos princes sont aussi bons chré-
tiens que ceux de la maison d'Autriche. »
Ainsi tombait la perfide confusion qu'on
désirait établir, et il restait clair qu'il s'agis-
sait, dans la guerre de la Yalteline, d'une
question de politique et de territoire, et nulle-
ment de religion. Le légat démasqué «quitta
brusquement Paris, le 23 septembre, et ce fut
LIS NiGOCIATIONS. 485
en vain qu'on dépêcha après lui, pour le
retenir, le P. de Bérulle, et le confident de
Richelieu, le P. Joseph. Mais, contre toute
attente, son départ, au lieu de différer la con-
clusion, ne fit que Faccélérer. Les Espagnols
venaient de reprendre dans la Yalteline tous
leurs avantages contre le marquis de Gœuvres,
commandant des troupes françaises. D'autre
part, des intrigues menaçantes se tramaient
au Louvre, et les grands ligués poussaient à
la révolte le duc d'Orléans contre Richelieu.
Le cardinal pensa qu'il lui importait, avant
tout, de déjouer ses ennemis. C'est pourquoi,
après avoir rejeté la paix, il la voulut, et, dès
qu'il la voulut, elle se conclut. Le traité de
Monçon, proposé par M. du Fargis, ambassa-
deur de France à Madrid, négocié par Rérulle,
fut confirmé à Barcelone, et, tout en restituant
aux Grisons la souveraineté de la Yalteline,
garantit aux habitants le libre exercice de leur
religion. De cette sorte, on terminait sans le
4 86 LE CARDINAL DE BÂRULLE .
Pape une querelle dont le Pape s'était consti-
tué l'arbitre. Aussi Urbain VIII en conçut-il un
ressentiment profond. Un schisme faillit naître
de ces intempestives représailles. Bérulle
n'avait pourtant rien épargné afin d*apaiser
la mauvaise humeur de la Cour romaine.
c Monseigneur illustrissime, écrivait-il au
cardinal Barberini, dans l'honneur et le con-
tentement que je reçois et ressens de ce que
vous daignez vous souvenir de moi, je reçois
et ressens aussi une nouvelle douleur d'avoir
été si inutile à vous servir en France. Depuis
votre départ, il a plu à Dieu de disposer les
choses à la paix que nous n'avons pas été dignes
de recevoir de votre main. Cela même me
donne une nouvelle douleur et la causerait
plus grande, si je ne savais la pureté de vos
intentions, qui ne regardent que Dieu et le
public ; et si je ne voyais encore qu'il y a quel-
que moyen d'honorer ce traité de votre nom,
et de le rendre plus favorable à la religion par
LES NÉGOCIATIONS. 487
votre autorité. Si en ma petitesse il se pouvait
présenter occasion de vous servir, ce me serait
un bonheur et un contentement singulier; mais
je n'ose pas l'espérer. Recevez au moins la vo-
lonté perpétuelle que j'ai de vous honorer com-
me je dois et de vous servir, étant à jamais. ..S
La paix de la Yalteline était à peine signée
que sous le titre d'Avertissement au roi très-
chrétien et de Mystères politiques^ on vit pa-
raître en France deux libelles, attribués à un
Jésuite allemand, le P. Keller, quoiqu'il n'eût
signé que l'un des deux. Keller y reprochait à
Richelieu d'avoir favorisé l'hérésie, menaçait
le roi de déchéance et les ministres d'excom-
munication. De pareilles violences ne pou-
vaient passer inaperçues. Le Parlement con-
damna les libelles à être brûlés ; la Faculté de
théologie les censura ; l'Assemblée du clergé
les poursuivit.
1 ŒuvreR de Bérulle, p. 13£2.
188 LE CÀiDINAL DE BKRULLB.
Mais ce ne fut point assez pour décourager
les ennemis de la France. Bientôt il fallut im-
primer les mêmes flétrissures au livre du Jé-
suite Santarçl, intitulé : Tractatus de Hcsresi^
Schismate^ Apostasia, sollidtatione in sacra-
mento pœnitentiœ, et de potestate summi Ponti-
ficis in his delictis puniendis^ et où l'auteur
soutenait avec une audace de verve incroyable
que le Pape a le droit de déposer les empe-
reurs et les princes, non-seulement dans le cas
d'hérésie, mais même pour leur incapacité ou
négligence...; qu'il pourrait gouverner les
États immédiatement par lui-même, et que
tous ceux qui les gouvernent ne le font que
comme ses commissaires et se» délégués, etc.
L'ouvrage, publié à Rome en 1625, avait eu
l'approbation du général des Jésuites Mutio
Viteleschi, du vice- gérant du Pape et du maî-
tre du sacré Palais. Il engageait donc à la
fois et l'Ordre et fe Pape lui-même. Pressés
par le Parlement, les Jésuites n'en consenti-
LBS NÉGOCIATIONS. 189
rent pas moins à le désavouer, s'excusant en-
suite auprès du nonce Spada sur la nécessité
et promettant d'expliquer plus tard leur désa-
veu. Cette conduite tortueuse déplut à Spada,
qui représentait en France la Cour de Rome.
11 bl&ma la faiblesse des Jésuites et chercha
de plus fermes appuis pour le duel quMl avait
à soutenir. Car le Pape, qui faisait de la doc-
trine de Santarel sa propre doctrihe, exigeait
une rétractation expresse de la censure qui
r avait frappée.
Or, était-il permis d'annuler une censure
si publique et si méritée? Ëtait-il permis
d'adhérer, même tacitement, à des maximes
par elles-mêmes bien vides, il est vrai, et bien
impuissantes, mais qui ne tendaient à rien
mains qu'à faire du roi de France un vassal
et à le soumettre au bon plaisir de la Papauté T
Bérulle ne le pensait pas. Sollicité par Spada,
il admettait bien qu'on annulât l'arrêt porté
par la Faculté de théologie, mais à la condi-
il.
490 LE CARDINAL DE BBRDLLE.
tion qu'on rédigerait une seconde censure, où
les adoucissements du langage n'empêche-
raient en rien la condamnation des idées
incriminées. Richelieu se montra plus flexible.
Pressé de s'assurer une défense ou un abri
contre l'orage qui grondait sur sa tête, il
n'hésita pas à se concilier par ses complai-
sances les faveurs de la Cour romaine. Il fit
rendre successivement deux arrêts du conseil,
l'un en date du 18 juillet 1626, l'autre en date
du 2 novembre de la même année, par les-
quels le roi évoquait à sa personne ce qui avait
rapport à la censure, défendait à l'Université,
à la Sorbonne, au Parlement, de s'y immiscer
davantage, interdisait enfm à tous ses sujets
de composer, de disputer, de traiter pour ou
contre, aucune question concernant sa puis-
sance et son autorité et celles des autres
princes souverains, sous peine d'être punis
comme séditieux et perturbateurs du repos
public. Ces arrêts furent signifiés à la Faculté
LES NÉGOCIATIONS. 191
de théologie, et ce fut inutilement que le Par-
lement refusa de les vérifier. Us n'en devinrent
pas moins exécutoires. En fait, la condamnai-
tion primitive des doctrines de Santarel se
trouvait par là mise à néant ; on s'abstenait
de rédiger une nouvelle censure ; Rome triom-
phait. Dangereux et illusoire triomphe, qui,
au lieu de la grandir, compromettait la puis-
sance légitime de la Papauté !
VI
LES OENNIÊRES ANNEES.
Bérulle est nommé cardinal.— Siège de la Rochelle. -*Fi«
de J^sus.— Louis XITI en Italie. — Paix avec l'Angleterre.
— Gaston sort de France. — DisgrAce de Bérulle. — Sa
mort. — Ses funérailles.
Bérulle avait rendu à l'Etat de si importants
services que le roi songeait depuis longtemps
à lui donner quelque éclatant témoignage de
satisfaction. La mort du cardinal de Marque-
mont, archevêque de Lyon, arrivée le 16 sep-
tembre 1626, vint offrir à Louis XIII des faci-
lités qu'il s^empressa de mettre à profit. Sur-
le-champ il écrivit au Pape, afin de le conjurer
de conférer au supérieur de l'Oratoire le cha-
peau devenu vacant. Et tel était le respect
191» LI CAtMTKAL DE BÊaCLU.
qu'inspirait Bérulle, que, malgré son oppo-
«tioD réceote aux Toicmtés de Rome, Ur-
bain YIII accueillit avec faveur cette ouver-
ture. Richelieu seul, qui redoutait qu^on élevât
MO rival, tourna secrètementaon crédit à faire
manquer ou ajourner une nomination, quMl ne
pouvait obtenir pour celui qu'il appelait son
bras droit, pour le P. Joseph. Hais les bons
offices de H. de Harillac et du nonce Spada
remportèrent sur ces efforts jaloux, et le
SO août 1627, le Pape proclama H. de Bérulle
cardinal. Peu après, la reine-mère lui remit
solennellement la barrette, à la place du roi,
qui se trouvait en Poitou , à la tête de son
armée.
Ce ne fut pas un événement ordinaire que
de voir un simple prêtre élevé tout d'abord
au rang des princes de l'Eglise. Aussi les pré-
lats courtiôus, comme M. de Gondi, arche-
vêque de Paris, et M. de Harlay, archevêque
de Rouen, qui aspiraient eux-mêmes au car-
LB8 intlflÈtlS AHHIIS. 4 97
dinalat, murmurèrent; au contraire, tous les
gens désintéressés applaudirent Un semblable
choix honorait tout ensemble et celui qui était
choisi et ceux qui le cboisissaienU
Quant à Bérulle, qui avait ignoré les dé-
marches de Louis XIII, aussi bien que les in-
trigues de Richelieu, il accepta par obéissance
une dignité qu'il aurait refusée par humilité.
Accueillant avec simplicité les nombreux com-
pliments qu*il reçut \ insensible aux discours
malveillants qui se répandirent, son train de
vie resta le même qu'autrefois. On vit le nou-
veau cardinal servir ses confrères à table, et,
la veille des grandes fêtes, laver la vaisselle
du couvent; car le P. de Bérulle n'avait
voulu se séparer ni de f Oratoire, ni du Car-
mel, et, sur sa demande, un bref de Rome
lui avait maintenu la direction des deux com-
i Cf. Œmres de BénUle, p. 4338-4342. Lettres k diffé-
rentes personnes sor sa promotion.
199 Ll CAftDIKAL DB BKRCLLB.
munautés*. Un autre bref le dispensa de l'obli-
gation qu*il s^était imposée de n^accepter au-
cun bénéfice.
En effet, Bérulle, dès son entrée dans l'état
ecclésiastique, avait renoncé à son patrimoioe.
D^autre part, la congrégation qu'il avait fondée
était pauvre. Et cependant, il fallait pourvoir
aux indispensables danses qu'exigeait l'éta-
blissement d'un cardinal, quels que pussent
être son détachement et sa modestie.
Louis XllI fut le premier à comprendre cette
nécessité. 11 commença par nommer M. de Bé-
ruile conseiller d'Etat. Puis^ comme la pension
attachée à ce titre se trouvait insuffisante, il
s'occupa activement de lui procurer les moyens
de soutenir convenablement son rang. C'est
ainsi que, sur le seul bruit de la mort de l'abbé
« Cf. CEuvres de Bérulle, p. 4277. Leltre au R. P. Berlin,
à Rome. « 11 le charge d'obtenir de Sa Sainlelé que le gou-
vernement de rOratoire et des Carmélites lui soit conserfé
en «a nouvelle condition. »
LES DE1NIBBB8 ANNÉES. 4 99
de la Réole, il songea à transférer à M. de
Bérulle les bénéfices de ce prélat \ La fausse
nouvelle de la mort de Tarchevéque de Paris
et de l'archevêque de Tours lui inspira les
mêmes résolutions. Enfin, le grand-prieur de
Vendôme étant venu à décéder, Louis XllI
conféra au cardinal les abbayes de Marmou-
tiers et de Saint-Lucien de Beauvais \
Bérulle répugnait à cumuler ainsi deux bé-
néfices, et, s*il eût vécu davantage, son pro-
jet était de résigner Pun des deux. Mais il
voulait auparavant y introduire la réforme.
Car le môme esprit qui l'avait porté à fonder
un Ordre nouveau, le sollicitait également à
i(J, Œuvres de BéruUef p. 4343. Bérulle parut se persua-
der que Richelieu étail entré dans cette bonne iutention. c II
a phi au roi, écrivail-il au cardinal-ministre, me mander qu'il
me donnait Tabbaye de la Réole et j'en ai-remercié Sa Ma-
jesté. Mais je dois remonter jusqu'à la source et origine de
ce bienfait et de tant d'autres qu'il me faut couvrir du si-
lence , pour n'en pouvoir parler assez dignement. »
'Cf. Œuvres de Bérulle, p. 4342. Au roi. 11 le remercie
de9 abbayes que Sa Majesté lui donna six mois avant sa mort.
200 LB CAtDINAL DB BSBULLI.
corriger ta discipline relâchée des Ordres an-
ciens^ Il se livra tout entier à ce travail de
restauration. Les Dominicains, les Feuillants,
les Bénédictins , les religieux de FOrdre de
Prémontré, les Franciscains, les Minimes eu-
rent tour à tour recours à son appui et à ses
conseils. Les Grands- Augustins eux-mêmes
durent à son énergie la fin des troubles qui
divisaient leur communauté en Tavilissant.
Grâce à lui , la sainteté se répandait, de la
sorte, par tout le royaume, comme un souffle
rafraîchissant ; il y était devenu le souverain
arbitre des choses de Dieu et leur propaga-
teur le plus obéi.
Mais la vie politique du saint cardinal n'é-
tait pas terminée, et bientôt naquirent de nou-
velles entreprises, où Tentraîna sa piété même
autant que Tintérét bien compris de TËtat. La
France allait lui devoir en partie un de ces
faits importants qui décident du sort d'un pa^ys:
la prise de La Rochelle, dont on a pourtant
LS8 DIUllfe&BS ANlfilS. SOI
Thabitude de reporter tout Tbonneur à Riche-
lieu.
Depuis le début du règne de Louis XIII,
Bérulle n*avait cessé de signaler h ce monar^
que la réduction des protestants comme une
condition essentielle de paix pour le royaume.
Ce n'est pas qu'il prétendît ramener à TÉglise
les dissidents par la violence ; car^ encore bien
qu*il caressât peut-être la séduisante mais
détestable chimère d'un système unique de
politique et de religion, on sait que lorsqu'il
s'agit de conversion il n'eut garde de réclamer
jamais l'intervention du bras séculier. Mais il
ne pouvait supporter que les protestants for*
massent un État dans l'État, sujets rebelles à
leur roi, agitateurs compromettants, Français
sans patriotisme, toujours prêts à tendre la
main aux ennemis du dehors et à protéger leurs
agressions. • Sire, disait-il au roi, il y a
soixante ans que l'hérésie agite la nacelle de
l'Église, et ébranle même les fondements d'un
202 LB CARDINAL DE BBRULLI.
État si florissant comme le vôtre, et tend à y
éteindre le gouvernement de la monarchie.
Tout le bien qui se consomme et se pille sous
ce prétexte, c'est le nerf de votre autorité; le
sang qui se répand, c'est le sang de vos enfants,
les villes qui se détruisent sont les parcs des
troupeaux que Dieu vous a commis. Il est
temps de pourvoir à un mal si grand et si fu-
rieux, qui jette son venin et sa fureur sur toutes
les parties nobles de cet Etat menacé de ruine.
Car rtiérésie est un corps qui ébranle, qui
agite, qui infecte tous les corps de la France.
Le Clergé en est ruiné, la Noblesse violée, le
peuple foulé*.»
Si Ton consulte les documents originaux, on
aura la douleur de se convaincre que ces
récriminations n'avaient rien d'exagéré. AiniH
un envoyé Vénitien, qui était de retour de sa
légation dès Tan 1569, ne parle pas dans des
1 Œuvres de BénUle, p. 438.
LES DERNIÈRES ANNÉES. 203
termes moins affligeants du spectacle qu'of-
frait alors la France.
t Je ne reconnaissais pîus, dit-il, cette
France que j'avais contemplée de mes yeux,
si soumise, si unie, si forte, si grande, douée
de tant de rares qualités*. Qui pourrait con-
tenir ses larmes (contenersi dalle lagrime) à
voir ce royaume en un tel état, si regrettable
et pour la France elle-même et pour la chré-
tienté tout entière? Et un tel changement ne
dérive d'une autre source, comme l'expérience
nous l'a démontré, que de l'altération de la
foi, destinée par la volonté de Dieu à ne pas
souffrir de mélange *. »
« Il a déjà péri deux cent mille personnes,
écrivait un autre étranger^. Le sang n'ayant
1 Marc Antoine Barbara, t. II, p. 67.
* Ibid., en note.
s Gorréro, ambassadeur de 4568 à 4570.
D'Aubigné en comptait, de sontemps^ un million. Cf. les
Relationsj t. II, p. 295, 297, 303> 407, etc., avec les seules
904 LE CARDINAL DE BKftULLE.
pas Msoavi la rage des novateurs, ils ont di-
rigé leur fureur contre les pierres mêmes; ils
ont détruit les églises en si grand nombre, que
dix années de revenu de la couronne ne suffi-
raient pas pour les rebâtir. C'est pitié de voir
ces ruines ; et de même que tous ces grands
édifices, quand ils étaient debout^ excitaient
une admiration et une joie universelle, comaie
des trophées qui représentaient la piété et la
dévotion de ceux qui les élevèrent, de même
leurs ruines, témoignagesd'une fureur inouïe,
seront un spectacle de douleur aux âges à
venir. »
On comprend donc aisément que Bérulle se
crût fondé à représenter à Louis XIII ce qu'au
rapport de Brantôme, François V' lui-même
déplorait, c que Je protestantisme tendait, du
tout, au renversement de la monarchie divine
labiés de la Gallia chrisiiana. — Sî»inom)i, Hist, des Fran-
çais, XVIII- vol.
LIS DIMltUS AHRitt. ^05
et humaine, d Et, en effet, pendant fffès <f on
siècle, les chefs successifs de la réforme depuis
le premier prince de Gondé jusqu'au dernier
duc de Rohan, ne révérent-ils pas la recons-
titution d'une sorte de féodalité?
Déjà plusieurs expéditions avaient été faites
contre les protestants sans résultats définitifs.
Bérulle jugea qu'il fallait frapper un grand
coup et indiqua La Rochelle, place forte, qui
commandait tout TOuest, où dominaient les
réformés. Une foi secrète Texcitait, en outre,
à cette entreprise. En 1620, traversant La
Rochelle, pendant qu'il était en prière dans
réglise de Sainte-Marguerite, il se sentit vive-
ment pressé du désir de voir cette ville revenir
à Tobéissance, et il lui sembla qu'une voix in-
térieure lui assurait que ses vœux seraient
exaucés. Par conséquent, aux idées que lui
suggérait sa raison s*ajoutaient les ardeurs de
ses pressentiments ;' il avait même cru devoir
s'en ouvrir à Richelieu. Celui-ci, esprit positif,
42
â06 UE CARDINAL DE BÉRULLE.
et peu enclin à la mysticité , n'avait tenu au-
cun compte de cette révélation. Le siège de
,La Rochelle lui paraissait d'une extrême diffi-
culté, et il craignait, de plus, en y poussant
le roi, de soulever les princes protestants,
qu'il tenait à ménager. Mais les événements
ne tardèrent pas à changer ses résolutions.
Les Anglais, conduits par le duc de Buckin-
gham, venaient d'occuper l'île de Ré, où ils
menaçaient le fort Saint-Martin. De là, ils
s'apprêtaient à donner la main aux protestants
de La Rochelle. Le cardinal-ministre se trouva
donc obligé de presser le blocus de la ville,
afin d'en intercepter l'accès aux ennemis.
C'était entamer le siège que Bérulle avait con-
seillé, et dont Bérulle devait, pour sa part,
assurer l'heureuse issue.
Et d'abord, ce fut par son entremise que
Louis Xlil obtint l'argent nécessaire pour la
guerre que l'on commençait. Bérulle négocia
auprès d'Urbain VIII d'une manière si habile
LES DERNIÈRES ANNÉES. â07
que le Pape autorisa et le clergé de France
consentit un don de trois millions. Aux secours
de la diplomatie, le supérieur de l'Oratoire
joignit ensuite, quoiquMl fût retenu par ses
devoirs auprès de la reine-mère, le secours
plus précieux encore de son inébranlable fer-
meté. — Un instant le bruit court que les An-
glais ont pris le fort Saint-Martin. Bérulle
dément cette nouvelle, et l'on apprend en effet
que les assaillants ont été repoussés. Riche-
lieu, découragé par les lenteurs du siège, se
prépare à traiter. Bérulle le détourne de ce
dessein et l'exhorte à persévérer. Cependant,
La Rochelle résiste, les embarras se multi-
plient; on découvre une conspiration ourdie
par Buckingham, et peu s'en faut que le pre-
mier prince du sang, le comte de Soissons,
n'envahisse le Dauphiné à la tête de quinze
mille hommes, fournis par le duc de Savoie,
tandis que, de son côté, le duc de Lorraine se
serait présenté devant Verdun avec les troupes
2Qi LB CARDINAL DE BÉRULLB.
État si florissant comme le vôtre, et tend à y
éteindre le gouvernement de la monarchie.
Tout le bien qui se consomme et se pille sous
ce prétexte, c'est le nerf de votre autorité; le
sang qui se répand, c'est le sang de vos enfante,
les villes qui se détruisent sont les parcs des
troupeaux que Dieu vous a commis. Il est
temps de pourvoir à un mal si grand et si fu-
rieux, qui jette son venin et sa fureur sur toutes
les parties nobles de cet Etat menacé de ruine.
Car l'hérésie est un corps qui ébranle, qui
agite, qui infecte tous les corps de la France.
Le Clergé en est ruiné, la Noblesse violée, le
peuple foulé*.»
Si Ton consulte les documents originaux, on
aura la douleur de se convaincre que ces
récriminations n'avaient rien d'exagéré. Ainsi
un envoyé Vénitien, qui était de retour de sa
légation dès Tan 1569, ne parle pas dans des
1 Œuvres de BénUle, p. 438.
us DIRNlfcRBS ANNEES. 209
la fameuse digue élevée par les ordres de
Richelieu ; mais, du moins, ne se refusera-toh
pas à reconnaître qu'elle put, en calmant les
impatiences, permettre, par la longueur du
temps, de réduire La Rochelle aux extrémités.
Le jour de ta Toussaint 1628 la ville ouvrait
ses portes à Louis XIII ; Richelieu y entrait
en triomphateur à côté de son maître; Bérulle
allait s'agenouiller dans cette même église de
Sainte-Marguerite, d*où, huit ans auparavant,
il étsdt sorti tout inspiré.
Les premiers loisirs du fondateur de T Ora-
toire furent employés par lui à terminer sa
Vie de Jésus.
c Un excellent esprit de ce siècle, disait
Bérulle dans la préface, a voulu maintenir
que le soleil est au centre du monde et non
pas la terre; qu'il est immobile, et que la
terre, proportionnément à sa figure ronde, se
meut au regard du soleil : par cette position
contraire, satisfaisant à toutes les apparences
soi LB CARDINAL DE BÉRULLI.
État si florissant comme le vôtre, et tend à y
éteindre le gouvernement de la monarchie.
Tout le bien qui se consomme et se pille sous
ce prétexte, c'est le nerf de votre autorité; le
sang qui se répand, c'est le sang de vos enfants,
les villes qui se détruisent sont les parcs des
troupeaux que Dieu vous a commis. Il est
temps de pourvoir à un mal si grand et si fu-
rieux, qui jette son venin et sa fureur sur toutes
les parties nobles de cet Etat menacé de ruine.
Car l'hérésie est un corps qui ébranle, qui
agite, qui infecte tous les corps de la France.
Le Clergé en est ruiné, la Noblesse violée, le
peuple foulé*.»
Si Ton consulte les documents originaux, on
aura la douleur de se convaincre que ces
récriminations n'avaient rien d'exagéré. Ainsi
un envoyé Vénitien, qui était de retour de sa
légation dès Tan 1569, ne parle pas dans des
1 Œmres de Bérulle, p. 138.
LES DERNIÈRES ANNÉES. 203
termes moins affligeants du spectacle qu'of-
frait alors la France.
• Je ne reconnaissais plus, dit-il, cette
France que j'avais contemplée de mes yeux,
si soumise, si unie, si forte, si grande, douée
de tant "de rares qualités*. Qui pourrait con-
tenir ses larmes (contenersi dalle lagrime) à
voir ce royaume en un tel état, si regrettable
et pour la France elle-même et pour la chré-
tienté tout entière? Et un tel changement ne
dérive d'une autre source, comme l'expérience
nous l'a démontré, que de l'altération de la
foi, destinée par la volonté de Dieu à ne pas
souffrir de mélange ^. »
« Il a déjà péri deux cent mille personnes,
écrivait un autre étranger^. Le sang n'ayant
1 Marc Antoine Barbara, t. II, p. 67.
• Ibid,, en note.
3 Corréro, ambassadeur de 1568 à 1570.
D'Aubigné en comptait, de son temps^ un million. Cf. les
Relations, t. II, p^ 295, 297, 303> 407, etc., avec les seules
21 2 LI CARDINAL DE BftlULLS.
la France, d'être conducteur non d'une armée
triomphante ou au moins combattante, mais
d'une troupe fuyante et d'une flotte désolée,
qui laisse et sur la terre et sur la mer les
marques de son opprobre et de sa confusion.
C'était assez pour n'y plus retourner, pour n'y
plus penser. Mais oubliant Dieu et le châti-
ment qu'il avait reçu, il veut encore se faire
voir sur nos côtes. Et voilà que la main de
Dieu courroucé est étendue sur lui ; car ayant
le pied dans le vaisseau pour revenir, il meurt
en un instant; et un Anglais, ennemi naturel
de la France, venge la France, et le punit de
son outrecuidance. Et non-seulement en un
même jour ou en une même heure « mais en un
même moment le soleil éclaire ses délices et va-
nités, et l'enfer couvre ses misères et punit son
iniquité. Pauvre misérable! d'avoir vécu ainsi
et d'être mort ainsi ; d'avoir méconnu Dieu,
et en ses faveurs et en ses châtiments; d'être
du nombre de ceux qui in momento descendant
LES DERNIÈRES ANNiSS. 213
ad infernaj et d'être exemple à la postérité de
la sévérité de Dieu sur les grands^ sur les
favoris , qui abusent de leur temps, de leur
faveur et de leur puissance *. »
Mais à peine le siège de La Rochelle fut-il
achevé qu'il devint urgent de pourvoir à
d'autres soins.
Le duc de Mantoue venait, par un acte so-
lennel, de déclarer Charles de Gonzague, duc
de Nevers, son légitime successeur dans le
Mantouan et le Montferrat. Le duc de Savoie
et le roi d'Espagne, qui convoitaient cette suc-
cession^ se liguèrent aussitôt contre le duc de
Nevers. D'un autre côté, l'empereur d'Alle-
magne, faisant cause commune avec les enva-
hisseurs, refusa de lui donner l'investiture de
son territoire, qu'il regardait comme un fief
de l'Empire.
Enveloppé par de si redoutables ennemis,
* Œuvres de Bérulte, p. 432 et suiv.
s I 4 LB CARDINAL DB BÉRULLE.
le duc de Nevers s'empressa de réclamer l'ap-
pui du roi de France. Pour Louis XIII le cas
n'était pas douteux. Il devait nécessairement
intervenir; mais il le pouvait en deux manières,
ou par les négociations, ou par les armes.
Bérulle eût préféré de beaucoup la première
voie. Il craignait de ranimer par la guerre, et
cette fois, d'une manière interminable, les ri-
valités que la paix de la Valteline avait si dif-
ficilement calmées. Il appréhendait surtout
que la passion des conquêtes ne s'emparant de
Louis XIII9 ce prince ne songeât à renouveler
les funestes entreprises de François I«' sur
l'Italie. On sortait d'une lutte pénible, où les
troupes avaient été rudement éprouvées. En-
fin, si on se décidait à la guerre, il était d'avis
que le roi ne la fît pas en personne. Ces con-
sidérations furent inutiles. Richelieu n'avait
garde de négliger un moyen d'attaquer la
maison d'Autriche. De plus, il lui convenait
de distraire le roi de son entourage/ afin de le
LES DERNIÈRES ANNÉES. 21 5
dominer aisément. La guerre fut résolue, et
Louis XIII, après avoir nommé ia reine-mère
régente et M. Bérulle président du conseil de
régence, franchit le Pas-de-Suze, accompagné
de Richelieu.
Le débat devait, du reste, se vider assez
promptement.
Le duc de Savoie, ne pouvant tenir devant
Tarmée française, fut obligé de lever le siège
de Casai. Et presque simultanément Bérulle
amena le roi d'Espagne et l'Empereur à recon-
naître les droits du duc de Nevers. Tout pro-
mettait donc l'entière pacification du continent,
et il semblait dès lors qu'on se trouvât à même
de demander raison à l'Angleterre de sa con-
nivence avec les Rochellois et de son inquali-
fiable conduite à l'égard de la sœur du roi de
France»
Néanmoins il n'en fut rien. L'esprit tenace
de lïlchelieu dirigeait ailleurs les vues de
Louis XIII, et poursuivait l'éternel dessein
216 LI CARDINAL Dl BÉRDLLE.
d'abaisser la maison d'Autriche. Le cardinal-
ministre ne se servit de ces conjcmctures que
pour prêter secours à la Hollande contre les
Pays-Bas catholiques, et s'allier contre l'Alle-
magne au roi de Suède, Gustave-Adolphe.
Cette politique ne pouvait agréer à M. de Bé-
rulle. Elle avait à ses yeux le double inconvé-
nient de fortifier le parti protestant en Europe
et d'habituer les peuples à méconnaître les pou-
voirs établis. Malheureusement, ce qu'il dé-
sapprouvait, presque toujours il était impuis-
sant à l'empêcher, comme aussi il voyait sou-
vent négliger ce qu'il avait jugé opportun.
Le 1& avril 1629, la paix fut conclue à Suze
avec l'Angleterre et confirmée le 16 septembre
suivant à Fontainebleau. Bérulle refusa du
moins, quelque instance qu'on lui fit» de si-
gner, en qualité de ministre, un traité qui ne
stipulait aucune condition en faveur de la reine
de la Grande-Bretagne. Qui oserait l'en blâ-
mer? Et si sa piété l'avait autrefois poussé
LES DERNIÈRES ANNÉES. SI 7
trop loin, maintenant n'avait-il pas raison de
ne pas souscrire le complet abandon d'une
princesse catholique aux sectaires anglais?
Cependant, tout en travaillant à dénouer les
difficultés extérieures, Bérulle n'avait pas cessé
un seul instant de remplir, à la cour, son rôle
de médiateur domestique. Plus d'une fois en-
core, il avait dû réconcilier la reine-mère avec
son fils, Anne d'Autriche avec le roi, tous
avec Richelieu. Le duc d'Orléans lui fournit
une dernière occasion d'exercer son zèle pour
le bien de l'État, en même temps que sa cha-
rité pour les personnes. Comme il avait été
mêlé à l'histoire, le supérieur de l'Oratoire
allait aussi être impliqué dans un roman.
Gaston, duc d'Orléans, frère de Louis XIII,
prince léger, inquiet, attristé de la situation
subalterne où le reléguait sa naissance, im-
patient du joug de Richelieu, s'était fait à la
cour le chef des mécontents, et l'agitait per-
pétuellement de ses intrigues. Après la mort
43
2t8 LK CABDINAL DE BBRDLLE.
de 8a première femme, M"* de Montpensier,
et pendant que le roi était occupé au delà des
Alpes à protéger le duc de Mantoue, Gaston
tomba éperdument amoureux de la fille du
duc restée au Louvre, de la princesse Marie.
Il déclara même vouloir l'épouser. La reine-
mère s'émut de ce projet, et Bérulle reçut
ordre de le déjouer. En conséquence il avertit
le duc de Mantoue qu'il eût à rappeler sa
fille auprès de lui, et la fit acheminer vers
la frontière. Mais au lieu de poursuivre sa
route, la princesse s'arrêta à Coulommiers
chez la duchesse de Longueville, sa tante,
qui, de là devait la conduire à Montmirail, où
Gaston se rendait de son côté. C'était le lieu
où les deux amants s'étaient donné rendez-
vous pour y célébrer leur mariage* Qu'on juge
des transes de Bérulle! Sur l'heure, il enjoignit
aux deux dames de se rendre à l'abbaye
d'Avenay, près de Châlons-sur-Marne. Et
comme elles refusaient d'obéir^ et que Gaston
LES DERNIÈRES ANNÉES. 2t9
avançait toujours, il se résolut bravement à les
faire arrêter. Dans la nuit du 10 au 11 mars,
Cahusac surprit les princesses dans leur lit et
les conduisit à Vincennes.
Aussitôt grand émoi parmi les partisans de
Gaston, et ces partisans étaient nombreux;
car, sans parler de la foule des seigneurs, il
avait pour lui les plus illustres femmes de la
cour^ la comtesse de Soissons, la duchesse de
Chevreuse, la reine régnante elle-même, tout
ce monde élégant et frivole que \sl journée des
Dupes rendit ridicule, mais non pas soumis.
Gaston se retira dans son apanage, et il fallut
négocier avec lui. Enfin, sur sa parole qu'il
n'épouserait la fille du duc de Mantoue qu'a-
vec l'autorisation du roi son frère et de la reine
sa mère, la princesse Marie fut élargie*
Mais, après avoir redressé les écarts du
prince» il importait d'adoucir ses amertuoies;
en effet, Gaston, qui rapportait à Richelieu,
non àBéruUe, les contrariétés qu'il venait d'es«
220 LB GAIU)1NAL DE BÉRULLK.
suyer, menaçait de quitter le royaume. Vaine-
ment M. deBérulle fit-il connaître ces menaces
à Richelieu, sollicitant le retour du Roi qui ar-
rangerait tout , ou un gouvernement pour le
duc qu'une telle faveur désarmerait; vaine-
ment même eut-il le courage de rapporter au
cardinal-ministre les griefs que Gaston nour-
rissait contre lui. t Je sais, lui écrivait-il, que
Monsieur a dit plusieurs fois qu'il voudrait
que vous vous fixassiez à quelque point, et que
vous vous engageassiez à ne pas passer au
delà des bornes que vous auriez mises à un
certain degré de crédit... Vos ennemis lui di-
sent que votre ambition est insatiable et dé-
mesurée... »
Soit qu'il comptât tirer parti pour lui-même
des divisions de la famille royale, soit qu'il
n'en prévît pas les conséquences, Richelieu
dédaigna ces avis. Toutes ses réponses se ré-
sumaient dans ces mots : t Monsieur n'ose-
rait quitter la France. » Monsieur osa, et au
LES DBRNIÈBBS ANNÉES. 2%\
moment où Louis XIII rentrait dans son
royaume, son frère se réfugiait en Lorraine.
Richelieu, irrité, troublé, essaya de se discul-
per auprès du Roi en se déchargeant sur
RéruUe. Il allégua que le président du conseil
de régence avait manqué de fermeté dans
cette grave aflfaire, et lorsque celui-ci parut
devant Louis XIII, à la froideur avec laquelle
il fut reçu, il put s'apercevoir qu'il était dis-
gracié.
Toutefois ce n'était pas assez pour Riche-
lieu, et son rival n'avait pas à ce point perdu
tout crédit qu'il ne lui portât encore ombrage.
Son ascendant sur l'esprit de la reine-mère,
notamment, lui était, depuis longtemps, in-
tolérable. Et un des historiens de Richelieu
nous a révélé le fond secret d'un tel mécon-
tentement.
t Après que le siège de la Rochelle eut été
glorieusement terminé, le cardinal étant re-
venu à la cour, qui était à Fontainebleau, ne
282 f.l CARDINAL DB BBRULLE.
manqua pas d'aller faire la révérence et ren-
dre ses devoirs à la reine-mère. Mais elle ne le
reçut pas avec le visage ni avec la bienveil-
lance ordinaires et s'informa assez froidement
de rétat de sa santé. A quoi le cardinal, ne
s' apercevant déjà que trop des mauvaises ina-
pressions que l'on avait données de lui à la
reine, répondit d'un ton de voix, qui marquait
assez son ressentiment : i Je me porte mieux que
beaucoup de gens qui sont ici ne voudraient i
€ Cela surprit fort la reine et lui fit monter
la couleur au visage, comme il lui arrivait d'or-
dinaire en de semblables rencontres. Néan-
moins, elle le dissimula autant qu'elle put, et
se mit à sourire, ayant vu entrer en même
temps le cardinal de Bérulle en habit court et
botté. Ce qui donna encore sujet à notre cardi-
nal de décharger ce qu'il avait sur le cœur, et
de dire librement à la reine : t Je voudrais être
aussi avant dans vos bonnes grâces, comme
est celui duquel vous vous moquez. » — « L'on
L^S DERNIÈRES ANNÉES. 223
ne saurait s'imaginer les cuisants déplaisirs
que coûtait au cardinal cette aversion, et cette
haine inexplicable de la reine, à laquelle il ne
croyait pas en avoir donné le moindre sujet.
De sorte qu'il desséchait à vue d'œil, et s'aban-
donna si fort au chagrin, qu'il n'était tantôt
plus reconnaissable; le premier président entre
autres ayant témoigné à la reine qu'il l'avait
vu pleurer cinq fois, au sujet de sa disgrâce
et de sa séparation d'avec elle. Mais ceux qui
avaient dessein de profiter de cette division
faisaient accroire à cette princesse que la
douleur du cardinal était artificielle, et que ses
larmes ressemblaient à celles du crocodile qui
ne pleure que pour tromper *. »
Or c'était à Bérulle que Richelieu attribuait
ces froideurs de Marie de Médicis, ne voulant
pas s'avouer à lui-même que s'il devenait anti-
* Histoire du cardinal de Richelieu, par Aubery. Paris ,
4660, riv. IV, ch. m, ch. VIIÎ, p. 138-U4.
i
t
fit tM CAUMHAL Dl BBiULU.
maiicpu pas d'aller faire la révérence et Ten-
dre 868 devoirs à la reine-mère. Hais elle ne le
reçut pas avec le visage ni avec la bienveil-
lance ordinaires et s'informa assez froideiDent
de rétat de sa santé, k quoi le cardinal, ne
8*ap«cevant déjà que trop des mauvaises iia-
pressions qae Ton avait données de M ^ '&
reine, répondit d'un ton de voix, qui marquait
aasex son ressentiment : t Je me porte mieux qœ
beaucoup de gens qui sont ici ne voudraient ■
< Cela surprit fort la reine et loi fit monter
la couleur au visage* comme il loi arrivait d*o^
dinaire en de semblables rencontres. Néafr-
moins* elle le dissimula aataM qu'elle poti * j
se mit à sourire, ajjMMMIIW en noêiff
temps I» ca^lijMI^^^HHbirft coorttf
botté. GtÉdl^^^^HI&AOtrecaift*
à
^^'^^^'^v^
V
* -«*. -*rï ->«»i_ -v> •« » ^ -^ ^
324 LB CARDINAL DE BÈRULLI.
pathique à la reine-mère, il ne devait s'en pren-
dre qu'à son génie dominateur. Il chercha donc
à éloigner le Supérieur de TOratoire et pro-
posa à Louis XllI de le nommer ambassadeur
à Rome. Mais le roi qui, malgré tout, conti-
nuait à faire fond sur la capacité de Bérulle
et le croyait utile à son service, résista aux
suggestions de son ministre. Bérulle fut chargé
par lui de se rendre auprès de Gaston pour
le ramener, et le pieux cardinal se disposait à
partir, lorsque la mort le frappa presque su-
bitement.
Déjà, en 1628, Bérulle était tombé dans un
état de langueur qui avait alarmé tous ceux
qui s'intéressaient à sa conservation. Mais
depuis, il paraissait avoir pleinement recouvré
ses forces, lorsque, le 27 septembre .1629, en
quittant Fontainebleau, où le roi l'avait reçu
en audience de congé, il se sentit saisi d'une
fièvre violente. De retour à Paris, la maladie
l'obligea de s'arrêter au séminaire de Saint-
LBS DERNIÈRES ANNÉES. S25
Magloire, et ce ne fut que.le lendemain qu'on
le put. transporter dans la maison de la rue
Saint-Honoré. Les plus confiants ne conser-
vèrent bientôt plus d'espoir, et les Pères con-
sternés s'empressèrent inutilement autour de
leur Supérieur. Lui seul, calme, résigné, serein,
tint constamment son àme au-dessus des fai-
blesses de son corps. Il était encore parmi les
hommes que pour lui tous les bruits humains
avaient cessé. Et comme on lui demandait s'il
n^avait rien à faire dire à la cour : « Ah ! pour
la cour, s'écria-t-il, il n'en faut point parler;
tout ce qui y est n'est que vanité. » Le 2 octo-
bre, malgré ses souffrances, il voulut monter
àTautel; mais une défaillance suprême l'inter-
rompit au milieu du sacrifice, et il expira après
avoir, par un dernier effort, béni sa congréga-
tion. Bérulle n'était âgé que de cinquante-
quatre ans.
L'autopsie du cadavre, que les médecins
trouvèrent entièrement gangrené; la joie indé-
13.
986 Ll CAaDlM AL DB BÉRULLB.
centeque témoignèrent les courtisans de Riche
lien*; le contentement que Richelieu lui-même
parvint mal à dissimuler, n'hésitant pas, depuis,
à rapporter dans ses Mémoires, que lors même
que RéruUe fut arrivé à Tarticle de la mort,
t on ne pouvait le persuader qu'il fût réduit à
cette extrémité, parce qu'il croyait avoir eu con-
naissance par voie surnaturelle que Dieu l'a-
vait destiné pour faire de grandes choses en ce
monde, ce qu'il avait ténioigné plusieurs fois
à plusieurs de ses amis^; » enfin, les haines
toujours flagrantes accréditèrent contre le car-
dinal-ministre les bruits les plus outrageants.
En 1631, dans le manifeste qu'il adressait au
roi, le duc d'Orléans ne craignait pas de lui
dire : t Le cardinal de Richelieu a témoigné
publiquement Tanimosité qu'il portait à mon
cousin le cardinal de Bérulle pour nous avoir
^ < M. le cardinal de Bertille, disaïent-i!s , ne sera pas
eaoonisé^ parce qu*il n^est pas mort en éta^t de gr4ce. »
« Mémoires de Richelieu, t. V, p. 64.
LES DERNIÈRES ANNÉES. 227
charitablement réconciliés (la reine et mol).
Ce fut pour moi un office bien favorable, mais
bien funeste pour lui, car il mourut aussitôt
après. » Richelieu, de son côté, s'indignait
d'une imputation aussi flétrissante : < Quant
à ce que vous avez aliégué du caixiinaK de
Bérulle^ répondit-il, l'enfer même abhorre
une telle calomnie, et les siens, qui avaient le
plus d'intérêt à sa conservation, né sauraient
l'entendre sans avoir une extrême horreur
pour ceux qui la vomissent *. > Il crut même
devoir écrire au P. Bertin, général des prêtres
de l'Oratoire, à Rome, une sorte d'apologie
de sa conduite :
< Il m'est impossible de vous témoigner le
déplaisir que j'ai de la mort de M. le cardinal
de BéruUe, qui ne pouvait douter de la sincère
amitié que je \\\i ai toujours portée^ Je suis
extrêmement fàohé des calomnies qù*on a fait
* Merctire de iFrance, i. XVII, p. 290.
228 LB CARDINAL DE BÉRULLB.
courre et à Rome et en France. Je fais tout ce
qui m'est possible pour les dissiper, faisant
voir à tout le monde que la grande vertu du
défunt, et la façon avec laquelle nous avons
toujours vécu ensemble, ôte tout lieu.de croire
ce que les faux bruits ont répandu avec si peu
d'apparence. J'honore la mémoire du défunt
et ferai toujours un cas particulier de ceux qui
le touchent, et notamment de la Compagnie
qui a pris naissance sous sa conduite. Je vous
rends mille grâces de ce que vous me mandez
touchant celle que Sa Sainteté vous a déjà
accordée pour moi, vivœ vocis araculo. Je vous
prie de poursuivre la concession par écrit de
Sa Sainteté, si elle en accorde de sa main, ou
de son Théologal, et ce aux propres termes de
la supplique que feu M. le cardinal de Bé*
ruUe vous a envoyée. Je désire avec passion
cette expédition, de laquelle Sa Sainteté ne
fera, je m'assure, aucune difficulté, puisque
déjà elle Ta accordée de vive voix. J'ai aussi
LIS DBRNIÈRBS 4NNBBS. S29
besoin qu'elle trouve bon, qu'en ne publiant
pas cette grâce qu'elle m'accorde, je ne la
tienne pas cachée à tout le monde, afin que
ceux qui connaissent le plus l'accablement au*
quel je suis, ne pensent que j'omette à satis-
faire à une obligation, comme est celle de
l'oflBce, sans avoir licence *. »
Il est de toute évidence qu'une semblable
lettre, dans laquelle Richelieu se nK)ntre beau-
coup plus préoccupé de la dispense qu'il solli-
cite que de la perte qu'il déplore, ne saurait
être considérée comme une pièce justificative.
Quoi qu'il en soit, la postérité, dont le juge--
ment n'a rien à voir avec les rancunes des
partis^ ne saurait admettre, sans des preuves
convaincantes, l'accusation terrible qui pesa
sur Richelieu. Mais on comprend que de tels
soupçons pussent être excités par le caractère
t Mémoires pour servir à Vhistoire du cardinal de Ai-
chelieu, recueillis par le sieur Âubery. Paris, 1660, t. II
p. 884.
S30 Ll CARDINAL BB BÉMILLI.
vindicatifdu cardinal et Tingratitude persévé-
rante qu'il fit paraître à déprécier nu des au-
teurs de sa fortune, son auxiliaire utile, mais
aussi son rival d'influence. Ce qu'on ne saurait
non plus contester, c'ei^renabarras manifeste
de tous ceux qui furent appelés à prononcer
réloge de M. de Bérulle. M. de Gospéan lui-
même, évêque de Nantes, un des orateurs
les plus renommés de cette époque, ne réussit
guère qu'à rédiger un assez froid panégyrique,
qu'il récita le 7 décembre, à Saint-Magloire,
en présence d'une grande partie de la cour.
Louer M. de Bérulle comme il méritait de
l'être, n'eût-ce pas été blâmer Richelieu?
La douleur sincère, véritable^ s'épancha donc
tout entière entre les Pères de l'Oratoire, les
Carmélites et quelques hommes dévoués, tels
que M. de Marillac, qui songea même & rési-
gner les sceaux, qu'on devait prochainement
lui enlever. « Deux jours suffirent au R. P.
Bourgoing, dit Bossuet, pour faire l'oraison
LIS DIRNIÈRBS ANNÉES. 231
funèbre du grand cardinal de Bérulle, avec
Tadmiration de ses auditeurs ^. »
Les funérailles du cardinal de Bérulle avaient
eu lieu dans Téglise de l'Oratoire de la rue
Saint-Honoré sans beaucoup d'appareil. Trois
mausolées en marbre blanc, ouvrage de Jac-
ques Sarrazin, lui furent élevés par le soin de
ses amis. Le premier, destiné à l'Oratoire, a
été dégradé durant la révolution. Le second,
qui appartenait à la chapelle de la Sainte-
Vierge, à l'Institution, a été transporté en
1806 dans l'église du collège de Juilly *. Le
troisième se voit encore aujourd'hui dans la
chapelle des Carmélites de la rue d'Enfer. Le
cardinal de Bérulle y est représenté en marbre
blanc, de grandeur naturelle, à genoux, dans
1 Bossuet, t. XI, p. 175.
* Le Dictionnaire de^ monuments de la ville de Paris,
4779, par Hurlaut et Magny, attribue à François Anguier la
statue du cardinal de Bérulle qui se voit à Juilly; c* est aussi
Topinion de M. Cousin: Du Vrai, du Beau H du Bien ^
x« leçon, de l'Art français.
232 LB CAEDINAL DB BÈBULLB.
Tattitude d'un bienheureux. Mais ce ne sont
là que des cénotaphes. Le corps du cardinal
de Bérulle a été donné à Saint-Sulpice, qui en
conserve les chairs dans la chapelle du Sacré-
Cœur à Issy, et les ossements dans la chapelle
du séminaire à Paris.
CONCLUSION
Politique de Bérulle comparée k la politique de Richelieu.
— Bérulle, fondateur ou réformateur des Ordres religieux
en France. — Sa science théologique. — Il suscite Des-
cartes. — Bérulle considéré comme mystique. — Comme
écrivain. — Jugements divers sur sa personne.
Si nous avions su reproduire avec exacti-
tude les principaux traits de la vie de Bérulle,
nous aurions restitué, ce nous semble, une
des plus nobles figures du xvii" siècle et fait
connaître un émule oublié et calomnié de Ri-
chelieu. Car Richelieu n'a rien omis pour en-
sevelir par la calomnie l'illustre Oratorien, Pa-
négyriste hypocrite de ses bonnes intentions ,
et détracteur obstiné de sa conduite, les pages
qu'il lui a consacrées dans ses Mémoires se
Î36 Ll CAIDUIAL DS BÉIOLLS.
réduisent à une longue et malveillante insi-
nuation, où Bérulle apparaît tour à tour
comme un illuminé au service de la cour de
Rome et de TEspagne, un courtisan avide ou
un intrigimt de dévotion. Contentons-nous de
reproduire comme le premier crayon de cette
étrange peinture.
c Plusieurs estimaient que le cardinal de
Bérulle était la cause des brouilleries de la.
reine-mère et de Richelieu, mais jamais on
ne put le persuader au cardinal ; la piété quMI
avait toujours reconnue en lui, et la façon dont
il s'était gouverné en son endroit, renopéchait
d'avoir cette opinion. II devait toute sa for-
tune à la bénédiction de Dieu et à la bouté du
roi. Mais il est vrai que le cardinal fut non-
seulement le premier, mais le seul qui le pro-
posât à Sa Majesté pour ]e faire cardinal. Il
est vrai qu'il fut seul cause qu'il fût appelé au
Conseil. Il est vrai que la nécessité des affaires
séparant le roi de la reine, sa mère, aux
CONCLUSIOW. Î37
voyages de la Rochelle et d'Italie, il le nomma
comme personne confidente et qu'il estimait
capable de donner de bons conseils, pour de-
meurer auprès de la reine. Il est vrai encore
qu'il aima mieux que le roi lui donnât
15,000 francs de rente des dépouilles du
grand-prieur, que de recevoir cette gratifica-
tion que le roi voulut lui faire. Après cela, il
. eût estimé être privé de jugement de penser
qu'il lui eût rendu de mauvais offices, particu-
lièrement en un temps où, sous l'autorité et sui-
vant les bons desseins du roi,il n'avait rien ou-
blié de ce qui lui était possible pour l'extirpation
de l'hérésie, dont la rébellion avait été si abso-
lument abattue, que l'erreur, qui n'avait pris
accroissement en cet état que par son moyen,
ne pouvait plus lutter longtemps. Nonobstant
ces considérations, les plus clairvoyants
croyaient assurément qu'il se trompait en ju-
geant sincèrement des intentions de ce per-
sonnage. Leur pensée n'était pas sans fonde-
238 LB CARDINAL DE BÉRULLB.
ment apparent, mais en effet elle n'en avait
point de véritable. Il est vrai que le peu d'ex-
périence quMl avait des affaires d'Etat lui fai-
sait souvent estimer que ce qui réussissait le
mieux dût avoir mauvaise fin. Il avait cru que
La Rochelle ne se prendrait pas par la digue,
mais que Dieu la vC^ulait châtier et confondre
par une surprise, et qu'elle devait être em-
portée six mois devant qu'elle tombât es
mains du roi. Il avait cru que les Espagnols
nous assisteraient fidèlement en ce dessein
contre les Anglais ; qu'il ne fallait point faire
la paix avec les Anglais, quoique les Espagnols
nous eussent manqué en la ligue que nous
avions faite contre eux ; que le roi ne devait
pas entreprendre le secours du duc de Man-
toue, de peur de rompre avec l'Espagne;
qu'il valait mieux ne continuer pas Tassistance
que le Toi Henri IV donnait aux Hollandais,
et s'unir avec rEq[>agne que faire le con-
traire; qu'il ne pouvait arriver inconvénient
CONCLUSION. 239
de donner le gouvernement de Champagne ou
de Bourgogne h Monsieur, et qu'on avait tort
d'en faire difficulté Il avait ainsi plusieurs
autres choses où il ne pouvait cacher ses sen-
timents, qui, paraissant contraires aux mou-
vements par lesquels le roi gouvernait son
Etat, donnaient lieu de penser que sa volonté
était aussi contraire au cardinal comme ses
pensées étaient éloignées des siennes; mais, en
effet, il n'était pas vrai. Et bien que d'ordi-
naire la division de volonté ne tarde pas beau-
coup à suivre celle de^^l'inteilect, la sincérité
et la vertu de ce personnage empêcha cet effet
en lui.«,. »
Mais ce n'était pas assez de dénigrer le con-
seiller de la reine-mère ; le fondateur de l'Ora-
toire ne devait pas non plus être épargné.
c II avait, disent les Mémoires, une aver-
sion si grande contre les Jésuites, qu'il esti-
mait que faire contre eux était suivre particu-
lièrement les volontés de Dien plus intimes»
940 Li Cardinal di béeulle.
secrètes et cachées au commun des hommes.
Ses pensées même sur ce sujet allaient jusqu'à
ce point, qu'il croyait que cette société tf était
non-seulement pas utile, mais qu*elle n'était
pas supportable, et qu'enfin, peut-être. Dieu
permettrait qu'on y mit ordre, comme on avait
fait autrefois en cet Etat«...
c Cette bonne âme ne se portait point à ces
extrémités par animosité aucune ; il n'en avait
contre personne, mais bien se rendait-il si
ferme en ses pensées, parce qu'il croyait
qu'elles étaient conformes à la volonté de
Dieu.
« Son erreur n'était pas vice de volonté,
mais d'entendement, qui croyait volontiers
voir dans les secrets de la Providence divine
ce qu'il ne voyait pas * »
Richelieu, dans les pages qui suivent, re-
* Collection de Ménkoires relatifs à l'histoire de France f
t. XXV.
Mémoirei de Richelieu, l. v, p. 58 et suit.
CONCLUSION. 244
prend oes données, les développe avec une
perfidie doucereuse, et accrédite sur Bérulle
Topinion qui, désormais, semblera irréfragable
à des historiens cependant consciencieux.
Ceux-là même, en effet, qui daigneront le men-
tionner, et dans les termes les meilleurs, ne
verront en lui « qu'un homme simple et pieux,
dont le tort était d'appliquer au succès des
choses humaines cette foi patiente, cette cha-
rité bienveillante et crédule, qui servent seule-
ment au salut-, non cardinal d'Etat, comme
Richelieu, mais conseiller d'Eglise, qui comp-
tait beaucoup, dans les circonstances difficiles,
sur l'intervention de la grâce divine *. »
A coup sûr, nous ne nierons pas qu'entre
les deux cardinaux il n'y ait des différences
profondes. Nous reconnaîtrons même aisé-
ment que l'un l'emporte de beaucoup sur
« Bazin, Histoire de Louis XIII, U III, p. 48. Cf. t. I,
p. 459.
44
Î42 LI CARDIMâL DK BÉaCLLK.
Pautre par toutes les qualités humaines qui
#
font les politiques, le mélange de Tastuce et
de la passion, la généralité des vues, TindifTé-
rence pour les moyens, la poursuite invariable
d*un but invariablement le même. Mais est-ce
à dire que BéruUe n'ait été qu'un esprit étroit,
impropre aux affaires, un bonhomme embar-
rasBaDt, un visionnaire et un ligueur? Nous ne
le pensons pas. 11 nous parait, au contraire,
que Bérulle contribua, dans une assez large
mesure, au bien du royaume. Si d'ailleurs ses
desseins différèrent souvent des vues de son
rival, doit-on y trouver contre lui un motif ab-
solu de blâme ou une marque de complète in-
fériorité? Peut-être est-il permis d'en douter,
c Cet homme dont vous voyez l'image, dit
quelque part La Bruyère, et en qui l'on re-
marque une physionomie forte, jointe à un
air grave, austère et majestueux, augmente
d'année à autre de réputation ; les plus grands
politiques souffrent de lui être comparés : son
CONCLUSION. S 43
grand dessein a été d'affermir Tautorité du
prince et la sûreté des peuples par rabaisse-
ment des grands; ni les partis, ni les conjura-
tions, ni les trahisons, ni le péril de la mort,
ni ses infirmités n'ont pu Ten détourner; il a
eu du temps de reste pour entamer un ou-
vrage, continué ensuite et achevé par l'un de
nos plus grands et de nos meilleurs princes,
l'extinction de l'hérésie *. »
Ce langage de La Bruyère est celui de la
postérité. L'autorité de Richelieu grandit avec
les siècles, et certes ce n'est pas nous qui
voudrions l'amoindrir. Mais la gloire n'est-elle
pas comme la lumière, qui se divise sans
diminuer? Et en même temps que la France
s'enorgueillit à bon droit du ministre de
Louis XIII, pourquoi ne s'honorerait-elle pas
aussi du fondateur de l'Oratoire?
On ramène d'ordinaire à trois effets princi-
^ Caractères, Du souYeraîn, ou de la république.
244 LB CÀRDiNAL DS BÈRULUt.
paux les résultats de la politique de Richelieu :
la défaite du protestantisme en France ; ra-
baissement de la maison d* Autriche; la ruine
des dernières forces de la féodalité. C'était
même là le plan total que le célèbre ministre
déclarait s'être proposé : c Je promis au roi,
dit-il dans son testament, d'employer toute
mon industrie et toute Tautorité qu'il lui plai-
sait me donner pour ruiner le parti huguenot,
rabaisser l'orgueil des grands, réduire tous les
sujets en leur devoir, et relever son nom dans
les nations étrangères au point où il pouvait
être*.» Or est-il équitable de rapporter ces
résultats uniquement à Richelieu? Ou même y
faut-il complètement applaudir?
Et d'abord que Richelieu ait abattu le pro-
testantisme en France, c'est un lieu commun
historique qu'il conviendrait de ne pas ad-
mettre sans restriction. Car ce ne fut pas Ri-
1 Recueil des testaments poliUqtieSfkmsierdsimy 4749, in-42,
t. II, p 9.
GONCLUSHHI. 245
chelieu, mais BérullCy qui, dès les premières
années du règne, sut persuader à Louis XIII
d'entreprendre les expéditions du Béam, et,
plus tard, la réduction décisive de La Ro-
chelle. Richelieu put signer la paix d'Alais
et faire rendre Tédit de Nîmes : il ne les
avait pas préparés. Loin de là ; tandis que,
malgré lui , le protestantisme était combattu
au dedans, au dehors Richelieu le secondait
en secourant la Hollande contre les Pays-Bas
cattioliques, en s'alliant à Gustave-Adolphe
contre TAutriche , en soldant les troupes
de Bernard de Weimar, et préludait de la
sorte, contre les intérêts de TEurope catho-
lique, à la création du royaume de Prusse.
D'un autre côté, favoriser le protestantisme
n'était-ce pas favoriser aussi Tesprit révolu-
tionnaire? Et une constante expérience n'a-
vait-elle pas démontré que la négation de
la loi, qui est religion, n'avait été qu'un sub-
terfuge pour arriver à la négation de la loi.
s 46 Ll CARDINAL DE BÉRULUC.
qui est gouveraement? Sans doute la puis-
sance de rÂutricbe devenait menaçante. Mais
n'avait-on pas à redouter les contre-coups pro-
chains des émotions de l'Angleterre, et ne
valait-il pas mieux, comme le conseillait Bé-
rulle, tourner les armes contre la Grande-
Bretagne que contre l'empereur? Déclarer la
guerre à l'Angleterre, c'était assurer le pou-
voir du prince sur ses sujets; porter la guerre
en Allemagne, c'était encourager la rébellion
des sujets contre leur souverain. Dans le pre-
mier cas on affermissait en Europe l'idée d'au-
torité ; dans le second cas, on la minait sour-
dement. Lors donc qu'on admire la persistante
tactique de Richelieu contre la maison d'Au-
triche, on ne considère que les traités de
Westphalie et des Pyrénées, qui en furent les
conséquences assez lointaines. On oublie trop
qu'elle amena cette crise redoutable où la
France eût péri si elle n'avait eu Condé. Sur-
tout on ne remarque pas qu'elle développa
CONCLOSION. S 47
cette disposition des esprits qui, s^accroissant
sans cesse et sans renïède, devait, un jour,
jeter TOccident dans les luttes sanglantes et
les hasards.
Enfin était-ce fortifier la royauté, comme
on le répèle, que de faucher les hautes tiges
et anéantir les seigneurs? N'était-ce point
principalement céder à Tambition et abattre
des ennemis personnels ? Et lorsque Richelieu
déclarait c qu'il n'avait jamais eu d'autres en-
nemis que ceux de l'État,» n'est-ce pas qu'a-
vant Louis XIV, il avait en lui-même proféré
cette rebutante parole : « l'État, c'est moi I »
En effet, voyez ! pour s'assurer la maîtrise du
royaume, tout occupé de maîtriser le Roi, il
se fait le surveillant incommode, l'inspirateur
jaloux, le tyran domestique et corrupteur de ce
prince médiocre et mélancolique. Ne pouvant
les capter ni les séduire, il le brouille aveo
sa mère, Marie de Médicis, avec sa femme
Anne d'Autriche. Les plus chères affections
S48 UE CARDINAL DE BÉRULLE.
de Louis XIII, mademoiselle de La Fayette,
mademoiselle de Hautefort, sont éloignées
aussitôt qu*elles déplaisent au cardinal ou
refusent de conniver avec lui; C'est lui qui
crée tour à tour et précipite les favoris, tels
que Barradas, Saint-Simon, Cinq-Mars, ou^ à
côté de ces personnages équivoques, les con-
fesseurs, tels que te P. Caussin. Sur ua signe
de 8a main, le maréchal, de Marillac^ Mont-
morency, de Thou s'acheminent à Téchafaud;
lestâtes tombent par centaines; les proscrip-
tions sont ouvertes, les confiscations innom-
brables, et à considérer ces horribles sévices *,
on se demande presque en quoi ce ministère
tant vanté diffère du régime de la Terreur, en
quoi Làubardemont diffère de Fouquier-Tain-
ville ! Aussi, au milieu du concert des admi-
rations et des louanges, Montesquieu , qui
pouvait bien en séance académique payer au
i Recueil de pièces à la suite de Le Clerc, t. IV. .
CONCLUSION. 249
génie de Richelieu le tribut obligé d'un banal
hommage*, Montesquieu n'a-t-il pas craint
ailleurs d'élever contre lui cette véhémente
objurgation : « Quand cet homme, a-t-il
écrit, n'aurait pas eu le despotisme dans le
cœur, il l'aurait eu dans la tête*. » Et encore :
« Les plus méchants citoyens de France furent
Richelieu et Louvois^ »
A notre sens, Bérulle ne servit pas moins
l'État par ses efforts conciliants que Richelieu
par ses exécutions. Car la Fronde allait bien-
tôt s'ensuivre ; l'aristocratie, à jamais ruinée,
cesser d'être, il est vrai, pour la royauté un
obstacle mais aussi un rempart ; et le trône
démantelé se trouver peu à peu envahi par les
flots populaires. C'est pourquoi, qu'on exalte
si l'on veut le ministre de Louis XIII, mais
^ Montesquieu, Edit, Lefèv, 4826, t. VIII, p. 489. Dis-
cours de réception à l'Académie.
« Esprit des lois, 1. V, c. x, 1. 1, p. 429.
» Pensées diverses, l. VIII, p. 424 .
s 50 Ll CARDINAL DS BÉRULLE.
qu'on ne dédaigne pas son modeste conseiller.
Quant à nous, s'il fallait en deux mots carac-
tériser Richelieu et Bérulle , nous dirions
qu'autant l'un nous rappelle Ximénès, autant
l'autre nous rappelle Suger ; et en tout cas, à
côté de Richelieu, quoique après lui, nous ré-
clamons, pour Bérulle, une place parmi les
cardinaux qui, en France, ont participé à
l'exercice du pouvoir suprême, et qu'on peut
nommer : Georges d'Amboise, Charles de
Guise, Mazarin, Fleury.
Aussi bien Bérulle a-t-il de nobles parties,
par où il surpasse infiniment Richelieu, plus
superstitieux que croyant , plus mondain que
recueilli. Abîmé dans la dévotion, sa jeunesse
ne souffre d'être comparée qu'à Texistence
angélique de Stanislas Kotska. Controversiste
puissant^ il continue Duperron et fraye la
route à Bossuet. Ouvrier infatigable, il in-
troduit les Carmélites en France avec le
concours de madame Acarie, tandis que
CONCLUSION. 251
François de Sales institue les Visrtandines sous
les auspices de madame de Chantai ; et pen-
dant que César de Bus établit les Doctrinaires,
lui-même il fonde l'Oratoire de Jésus, Ce n'est
pas tout. Son zèle enflamme les courages et
ses exemples suscitent des imitateurs. C'est
Vincent de Paul avec les Prêtres de la Mission
et les sœurs de Charité ; c'est Eudes et la con-
grégation de la Mission ; c'est Adrien Bour-
doise et la communauté des prêtres de Saint-
Nicolas-du-Chardonnet,tous trois disciples du
P. deBérulIe; c'est Olier et Saint-Sulpice; c'est
Bernard de Sainte-Thérèse et les Missions
étrangères ; c'est de La Salle et les Frères de
la Doctrine chrétienne, âmes vraiment fran-
çaises, qui ont servi la patrie à l'égal des
législateurs et des conquérants.
D'ailleurs la piété, chez Bérulle, s'alliait à
un profond savoir. Théologien, personne n'é-
tait plus versé que lui dans la connaissance
des Écritures ou le commerce de saint Au-
852 LB CAEDIMAL DE BÉKOLLE.
gustin et de saint Thomas. Personne ne té-
moignait non plus une aversion plus marquée
pour les nouveautés et pour les excès. C'est
ainsi qu'on le vit combattre les maximes de
Molina et signaler, un des preaiiers, tous les
périls du quiétisme naissant, en même temps
qu'il continuait, par ses écrits, la tradition des
vrais mystiques. Et cependant sa droite raison
lui faisait accepter avidement la vérité, d'où
qu'elle vint. Sans lui, nous n'aurions pas la
Polyglotte de Le Jay; sans lui surtout nous
n'aurions pas eu Descartes, qaMI engagea à
produire sa doctrine et dont les PP. de l'O-
ratoire se montrèrent constamment les intré-
pides défenseurs. Ce fut BéruUe en effet qui,
chez le nonce Bagne, dans une réunion où un
médecin, nommé Chandoux, exposait les prin-
cipes d'une philosophie nouvelle, découvrit le
génie de Descartes, à entendre ses objections,
c 11 lui fit, dès lors, dit Baillet, une obligation
de conscience de publier ses idées, sur ce
CONCLUSION. 253
qu* ayant reçu de Dieu une force et une péné-
tration d'esprit avec des lumières qu'il n'avait
point accordées à d'autres^ il lui rendrait un
compte exact de l'emploi de ses talents, et se-
rait responsable devant le juge souverain des
hommes du tort qu'il ferait au genre humain
en le privant du fruit de ses méditations. 11
alla même jusqu'à l'assurer qu'avec des inten-
tions aussi pures et une capacité d'esprit aussi
vaste que celle qu*il lui connaissait, Dieu ne
manquerait pas de bénir son travail et de le
combler de tout le succès qu'il en pouvait at-
tendre \ 9 — Aussi Descartes c eut-il toujours
beaucoup de vénération pour le mérite de
Bérulle» beaucoup de déférence pour ses avis.
Il le considérait, après Dieu^commele principal
auteur de ses desseins et de sa retraite hors de
son pays'. » Enfin, pour être en tout équitable
> Baillet, Vie de Descartes, 1. H, ch. xiv,
> Id., ibid., l Jll, ch. V.
45*
S54 LE CARDI!<AL DE BBROLLE.
envers la mémoire de cet homme trop peu connu,
après avoir rappelé, avec un de ses biogra-
phes, t qu*il contribua à la restauration de
réloquence sacrée ^ » , il nous resterait à noter
combien dans ses ouvrages, antérieurs de
vingt ans aux Provinciales^ de dix ans au Dis-
cours de la méthode^ reluisent déjà cette net-
teté, cette précision, cette vigueur toutes fran-
çaises de notre langue du grand siècle. Car il
est hors de doute que le style qu'il emploie
marche de pair avec le style même de Goef-
feteau ou de Balzac ; mais de tels mérites de
Tesprit ne vont-ils pas se perdant dans les
splendeurs du caractère? L'abbé de Saint-
Cyran écrivait au P. Bourgoing : c M. de Bé-
rulle est mort debout, comme les âmes qui com-
mandent à la terre par Tesprit du ciel. . . La voix
publique le tient pour un homme apostolique,
et moi, qui, sans parler des autres temps»
ï Tabaraud, l. I, loc. cit., p. ^t\
CONCLUSION. 255
l'ai hanté près d'un an entier dans son cabinet
sept ou huit heures par jour, et l'ai ouï parler
de diverses choses, je puis confirmer ce que
j*ai dit souvent pendant sa vie, que jamais je
n'ai vu des actions si uniformes, et qui procé-
dassent d'un principe qui fût tout àla fois plus
élevé et plus rabaissé; qui, se rabaissant jus-
qu'aux moindres choses de la dévotion, se soit
élevé en toutes celles que les grandes occasions
où il a été employé l'ont obligé de traiter
avec résolution et courage. Je lui attribue
quasi tout le bien qui est arrivé à notre royaume
et à l'Église de France, depuis quelques an-
nées *. » Plus de deux siècles écoulés n'ont
point affaibli ces belles et fortes paroles.
Pourquoi donc BéruUe n'a-t-il pas jusqu'ici
davantage attiré l'attention? Osons l'avouer:
c'est surtout parce qu'il a été trop parfait. Dès
le berceau, il apparaît couvert, en quelque
* Lellre du o octobre 1629, t. I, in-4o.
256 LE CAIDIHAL Dl BÉEULLI.
sorte, par la gr&ce, et sa vie tout entière se
déroule dans Puniformité d*une inaltérable
vertu. II n'y a chez lui ni excès, ni emporte-
ments, ni retours; aucun de ces épisodes tra-
giques qui émeuvent les contemporains et re-
tentissent jusque dans la postérité. Il lui man-
que ce je ne sais quoi d'achevé que donne aux
grandes âmes une brillante fortune, le repentir,
ou le malheur. Mais n'est-ce rien que cette
pureté sans tache, cette force sans ébranlement,
cette sainteté sans vicissitudes? En effet Bérulle
semble réunir les caractères de la sainteté. Et
alors môme qu'on ne tiendrait pas compte des
miracles rapportés par ses biographes *, la per-
pétuité de sa conduite n'offrirait-elle pas, à elle
seule, le spectacle d'un miracle permanent?
Aussi, dès 1661, les PP. de l'Oratoire son-
gèrent-ils à solliciter à Rome la canonisation
de leur supérieur. Mais cette tentative, renou-
* Habert de Cérisy, p. 866-880.
GONCIJDSION. t57
velée en 1669, 1679, 1684 et 1687, resta tou-
jours infructueuse. Nous voudrions avoir con-
tribué à relever c ce grand serviteur de Dieu b
de Toubli et du mépris auquel te P. Bourgoing
remarquait tristement qu'il avait été condamné
après sa mort \
^ Œworeê d$ BénMe^ préftee, p. t.
PIN.
TABLE
TABLE DES MATIÈRES.
INTRODUCTION.
Râle moral-politique des Ordres religieux. — Leur renais-
sance. — Leur avenir. — L'Oratoire. — Le Père de Bérulle.
— Son portrait. — Ses œuvres recueillies par le P. Bour-
going. — Ses biographes. * 1
I. — LES PREMIBRES ANKBBS.
Pierre de Bérulle. — Sa naissance. — Sa piété précoce.—
Son éducation. — Madame Acarie. — Premier écrit de
Bérulle. — Ses incertitudes sur sa vocation. 21
II. — LES CONTROYERSES.
Bérulle est nommé aumônier de Henri IV. — Imposture
de Marthe Brossier. — Traité des Énergivmines, — Nom-
breuses conversions opérées parmi les protestants. —
Duperron et François de Sales. — Conférence de Fon-
tainebleau. — Trots discoturs aux protestants, — Faveur
de Bérulle auprès de Henri IV. — On lui propose et il
refuse d'être précepteur du Dauphin. 41
S6% TABLE DES MATIÈRES.
m. — LES CARMÉLITES.
Eut de rÉglise et des Ordres religieux au xvie siècle-
Sainte Thérèse et madame Âcarie.— Institution des Ca^
mélites.— La princesse de Longueville et M. de Marillac.
^Voyage de Bérnlle en Espagne. — Arrivée des Carmé-
lites espagnoles à Paris. — Propagation et direction du
Carmel français. — FormuUi d'élévation à Dieu et à la
Vierge. — Traité des grandeurs de Jésus, dédié au Roi.—
Lettres de piété, 75
IV. — l'oratoirb.
Saint Charles Borromée, saint Philippe de Néri et César
de Bus. — Institution de l'Oratoire en France. — Régime
intérieur. — Opposition de la Compagnie de Jésus. — Pro-
pagation de l'Oratoire. — Mémorial pour la direction des
Supérieurs. 111
V. — LES NÉGOCIATIONS.
Bérulle employé par Henri IV. — Il réconcilie Marie de
Médicis et Louis XIII. — Ses premières relations avec
Richelieu. — Différend de la Valteline. — Mariage de Hen-
riette de France et de Charles I»'. — Bérulle en Angle-
terre. -— Pieuses imprudences. — Retour de Bérulle en
France. — Lettres de direction k la reine d'Angleterre. —
Traité de Monçon. — La Sorbonne et le livre de San-
tarel. 137
VI. — LES DERNIÈRES ANNEES.
Bérulle est nommé cardinal. — Siège de la Rochelle. —
Vie de Jésus. --Loms XIII en Italie.— Paix a\ec l'Angle-
terre.— Gaston sort de France.— Disgrâce de Bérulle.—
Sa mort. — Ses funérailles. 193
TABLE DES MAT1ÉR£S. 263
CONCLUSION.
Politique de Bérulle comparée à la politique de Richelieu.
— Bérulle fondateur ou réformateur des Ordres religieux
en France. — Sa science théologique. — Il suscite Des-
cartes.— Bérulle considéré comme mystique, — comme
écrivain.— Jugements divers sur la personne. 333
FIN DE LA TABLB DES MATIERES
PARIS. ~~ IMPIIIIli cmZ BOtlATENTlIRB BT DUOBMOM
55, quai des Augusiinsè
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